• Le dessin de Laflamme


    2 commentaires
  • Le dessin de Calamité des 347


    2 commentaires
  •  

    Elle marche. Au milieu de la campagne. Ses bottes fourrées crissent dans la neige, et laissent des petites traces, régulières. Elle est jolie.

     

    Elle me donne envie de danser, quand je la regarde. Elle même, elle danse en marchant. Son pas n'est pas lourd, malgré la neige qui lui monte jusqu'au genoux. Elle regarde droit devant elle.

     

    Son petit nez rose, presque rouge. Il se voit de loin. Elle est enrhumée.

     

    J'ai un mouchoir, moi. Mais je suis trop timide. Beaucoup trop timide. Jamais je n'oserai lui parler. Elle est douce, tranquille et gentille, mais elle m'impressionne.

     

    Je connais son prénom. Seulement son prénom. Mais c'est déjà énormément. Parce que c'est un magnifique prénom.

     

    Elise.

     

     

     

    Je la suis de loin. Je marche dans les traces qu'elle a laissées dans la neige. Elle a de grands pieds ! Peu importe.

     

    Ses yeux gris-bleus sont le centre du monde. Je les connais par cœur. Avec cette neige, ils doivent paraître encore plus profonds. Sur son visage tout rouge de froid, ce sont des petits glaçons. Deux icebergs au beau milieu du désert.

     

    Je devrais me décider à lui parler, un jour. Disons... Dans un an ?

     

    Non. Je ne pourrai jamais faire le premier pas.

     

     

     

    Tiens, elle s'enfonce dans la forêt. Qu'est-ce qu'elle va faire ? J'accélère, pour ne pas la perdre de vue.

     

    Elle marche, toujours à pas réguliers. Il y a de plus en plus d'arbres, ils sont de plus en plus rapprochés. Je commence à m'inquiéter. Ou va-t-elle ? Je repense à l'histoire du petit Poucet. Si je la suit, elle va peut-être me faire perdre dans la forêt, sans même le vouloir ni le savoir. Forcément, tous les contes ont une morale... Donc, ça pourrait se passer dans la vraie vie ! Je prends peur. Si je me perdais, comment je ferais ? Tout est blanc, chaque arbre sans feuille se ressemble. Je n'ai aucun repère...

     

    Elise marche encore, toujours au même rythme. Elle semble ne jamais vouloir s'arrêter. Je me dit que je devrais peut-être arrêter de la suivre...

     

    Juste quand je prends la décision de faire demi-tour, je découvre quelque chose. Elle entre dans un immense igloo. Magnifique. Autant Elise que la forteresse.

     

    J'hésite, mais je décide de m'approcher. Je suis timide, mais très curieux !

     

    Je ne la vois plus. Elle est à l'intérieur, maintenant.

     

    « Allez, viens, je t'ai vu, me lance-t-elle. »

     

    Je sursaute. Elle m'a vu ?! Et les autres fois où je la suivait ? J'espère qu'elle ne me prends pas pour un débile ! Elle m'a demandé d'entrer. Elle veut peut-être que je soit avec elle pour... Non. Je m'imagine trop de choses.

     

    Elle insiste : « Viens, Tom. »

     

     

     

    J'obéis. J'ai à peine besoin de me baisser pour passe la porte.

     

    L'intérieur est immense ! La lumière du jour est filtrée par la glace, ce qui donne une ambiance bleuté à l'igloo. J'adore.

     

    Elise est assise dans un coin, elle me regarde. J'hésite à interpréter la lueur dans son regard. Est-ce de la sympathie... ou de la moquerie ? Je préfère ne pas le savoir.

     

    « Tu m'espionnais, non ? »

     

    Je n'ose pas parler. Si je parle, je risque de dire n'importe quoi.

     

    « Tu es muet ou quoi ? Je t'ai posé une question ! »

     

    Si je ne réponds pas, elle va me trouver impertinent et elle va se fâcher.

     

    « Tom !

     

            Ou.. Oui ?

     

            Tu m'espionnais ?

     

            Non... enfin... Si. Je, je...

     

            Chut. Ne t'excuse pas. Tu n'es pas très discret, mais je ne t'en veux pas. Après tout, tu es mieux que les autres garçons qui dragues, sans finesse ni discrétion.

     

            Mais... Je... Tu...

     

            Oui ? Allez, Tom. Dis-moi ce que tu as à me dire depuis si longtemps.

     

            Mais... Je n'ai rien à...

     

            Tom ! Tu sais très bien de quoi je veux parler. Tu m'aimes, n'est-ce pas ?

     

            Oui... Oui. Et...

     

            Moi ? Je ne sais pas. Tu es tellement bizarre ! »

     

    Un silence s'installe entre nous. Je ne sais plus quoi dire, ni quoi faire. Ça y est. C'est dit. Ma vie s'effondre. Ou peut-être qu'elle commence à se construire... Le 8 janvier, jour mémorable, Tom a parlé à la fille de ses rêves.

     

    « Tu veux voir la pièce secrète de mon igloo ? »

     

    Elle ne me laisse pas le temps de répondre. Elle prends ma main, et m'entraine vers un petit coin sombre... qui débouche sur une minuscule pièce ! Incroyable ! Et c'est elle qui a construit ça toute seule ?

     

    Nous voilà tous les deux, serrés l'un contre l'autre à cause des mur autour de nous. Je suis tout gêné.

     

    Elle reprends son souffle, comme si elle s'apprêtait à dire quelque chose quand... Soudain, l'igloo s'effondre tout autour de nous. Seule la pièce où nous nous trouvons reste intacte. Nous sommes maintenant totalement encerclés par la neige. Quelle poisse !

     

    « Quelle chance, s'écrie Elise. Et quelle aventure ! Tu imagines ? Nous voilà bloqués dans un minuscule igloo, tous les deux. Rien que tous les deux. »

     

    Vu comme ça, c'est vrai que... Quelle chance !

     

    Tout à coup, elle m'embrasse sur la joue et chuchote :

     

    « Bon, on reste une demi-heure comme ça, puis ensuite j'appelle des secours. Ça marche ? »

     

    Malgré la promiscuité, j'arrive à lui taper dans la main, et à tourner la tête pour voir son magnifique sourire. 

     


    votre commentaire
  • Condamné à l’Eternité

     Je marchais depuis un certain temps déjà. Je ne gardais aucuns souvenirs des événements passés. Cela aurait du m’intriguer mais je ne m’inquiétais pas pour une raison inconnue.
    Quoi qu’il en soit, j’arrivais après de longs moments dans cette ville maudite. Si j’avais su la suite des événements, je me serais enfui à toutes jambes – si seulement je l’avais pu.  
    Le Hameau était une ville ancienne mais il m’est impossible de la décrire fidèlement. Cependant, je garde le souvenir d’un clocher blanc couvert par la neige, d’une rivière bouillonnante, d’un pont fracassé et de ces maudits flocons qui tombaient inexorablement et doucement, portés par le vent frais du crépuscule.
    Je marchais avec difficulté dans cette neige épaisse, blanche et immaculée mais j’entrai tant bien que mal dans cette ville étrange et silencieuse qui semblait ne posséder aucun habitant.
    La nuit tombait, froide, sinistre et noire, aussi je me réfugiai dans l’Eglise, sombre bâtisse couverte de neige, me protégeant ainsi de la tempête de neige. Je poussai la lourde porte sur ses gons et je pénétrai dans la nef.
    Je marchais sur le sol et à chaque pas, de la poussière s’envolait en petits nuages brumeux. Aucune lumière n’était visible mis à part ces bougies qui brulaient faiblement et tranquillement. Celles-ci donnaient l’impression d’une malfaisance profonde dans cette Eglise étrange et sombre.
    Quoi qu’il en soit, je pivotais sur moi, essayant de percer l’obscurité grandissante. Après m’être aperçu que je ne le pourrais pas, je m’allongeais sans réfléchir sur le sol glacé. De l’Eglise. Je ne serais pas protégé du froid mais au moins, je ne serais pas enseveli sous la neige.
    Je m’endormis rapidement, après que mon regard ait de nouveau tenté en vain de pénétrer la sombre obscurité de l’Eglise et voir ce qu’elle cachait. Je tombai dans des cauchemars profonds, perturbés par le lugubre sifflement du vent.



    Errer serait mon Devoir comme Vivre avait été mon Erreur.
    La Mort et le Temps seraient mon Calvaire et mon Malheur.



    Le lendemain, je me réveillai, transi de froid et ces mystérieuses phrases dans la tête. Je sortis de l’Eglise rapidement, sans penser à la visiter – sentiment qui m’avais pourtant démangé la veille au soir -, animé d’une peur étrange et malsaine.
    Le Ciel était blanc, la neige tombait, inexorablement et le Soleil était comme à son habitude : pâle et bas.
    Je me demandais si des gens habitaient cette ville  mais je ne le croyais pas : l’Hiver durait depuis longtemps, la ville était silencieuse et le monde était Mort.
    Je ne savais pas ce que je faisais dans cette ville. Cependant, contre mon gré, je me remis en marche, mon lourd gilet sur les épaules, transi par le froid. Mon pas lourd faisait craquer la neige sous mes pieds frigorifiés, seulement protégés par de fines chaussettes.
    Tandis que je marchai, je me rendis compte que je n’avais conscience de rien : ni de la faim, ni de ma personnalité, ni de la fatigue. Je ne me posais pas de questions, et de toutes façons, je ne l’aurais pas pu.
    Perdu dans mes réflexions, cherchant vainement mon nom et mon identité. J’arrivai sans m’en rendre compte devant le pont. Il était disloqué et le torrent bouillonnant était infranchissable : je me serais écrasé contre les rochers si j’avais osé traversé la rivière. La route était donc bloquée, et j’étais moi-même prisonnier de cette ville.
    Sans réfléchir, je me dirigeai de nouveau vers le clocher solitaire - sombre colonne sortant d’un océan de coton -, comme attiré par une force invisible.
    Cette ville, à l’image de son clocher, était étrange. Trop peut-être. Mais je ne m’en rendis pas comte sur le champ, plongé dans un rêve – ou un cauchemar - profond. Elle emprisonnait ces visiteurs dans un dédale infranchissable, tel un labyrinthe.
    Les toits étaient couverts de neige mais ils rendaient cette ville non pas plus lumineuse mais plus sombre, obscure, ténébreuse. Aucune de ces mots ne la décrit fidèlement, tant le sentiment de malaise et d’oppression était grande dans ce hameau perdu.
    Je rentrai de nouveau dans l’Eglise. Je passai la porte et me retrouvai de nouveau dans la nef. Les bougies brulaient inexorablement, faiblement, calmement. Je m’arrêtais pour les regarder vaciller sous le vent. Pas une ne s’éteignaient. Aussi, je décidais d’en prendre une et de la plonger dans la neige pour voir si elle s’éteignait. J’essayai de prendre une bougie mais elle était impossible à décrocher, comme soudée, au rebord d’un vitrail. Je trouvais cela étrange, mais ne m’inquiétais pas plus. Je continuai donc mon chemin.
    Je m’engouffrai dans l’allée centrale, contemplant les vitraux faiblement éclairés par les pâles rayons du Soleil, donnant à la nef une ombre fantomatique. Etrangement, je n’arrive plus à les décrire fidèlement, comme toutes les abominations de cette Ville.
    J’arrivai au fond de l’Eglise et une porte ouverte conduisait à des escaliers, escaliers que je n’avais pas vu la veille, car trop plongés dans l’obscurité. Une partie des escaliers montaient vers le sommet du clocher de l’Eglise. Mais les autres – et c’était le plus étrange – descendaient vers les entrailles de la Terre.
    Je décidai de monter. Après ne nombreuses marches et de nombreuses minutes, j’arrivai enfin au sommet du clocher. Ce que je vis ne m’étonna point : de la neige à perte de vue, longue surface blanche s’étalant sur l’horizon. Le Monde était plongé dans un Hiver sans fin.
    Puis, je redescendis les escaliers. Je ne trouvai plus la porte menant à la nef et je commençais à paniquer, ne pouvant plus quitter cette ville infâme. Je doute que j’y aurais réussi de toutes manières : j’étais comme dirigé par une force invisible.
    Je descendis les escaliers quatre à quatre puis je les dévalai, pris par une peur indescriptible. Je ne les comptai plus quand tout à coup, je tombai n’ayant pas anticipé la fin brutale des escaliers qui s’achevaient dans les ténèbres, devant une porte.
    Je fus soulagé de trouver enfin une issue et je me persuadai que j’avais du rater la porte plus haut, plongé dans l’angoisse autant que dans l’obscurité. J’avais l’impression angoissante que je me trouvai bien en-dessous du niveau du sol.
    Au-dessus de moi, la cloche sonna. Fait inexplicable puisqu’il n’y avait personne dans la ville à part moi. Et je repris peur. J’ouvris la porte tellement sèchement, que, usé par le temps, elle sortit de se gons et s’effondra sur le sol dans un grand nuage de poussière.
    L’obscurité que j’attendais n’existait pas. Ce fut une lumière blanche qui m’accueillit. Je fus ébloui par cette pâle lumière. Quand mes yeux furent habitués à cette clarté, je pénétrai à travers l’encadrement de la porte écroulée.
    Après l’avoir traversé, je m’aperçus que de la neige tombait à gros flocons, tel un nuage de brume. Et que mes pieds n’étaient plus sur de la pierre froide mais sur de la neige glacée.
    Je ne comprenais plus rien. J’étais sous la surface du sol  et un nouveau monde s’étalait sous mes pieds qui ne cessaient d’avancer, contre mon gré.
    Je ne me rappelai de rien à part de cette ville maudite, rien qui puisse expliquer ces mystérieux phénomènes qui allaient me rendre fou si ils ne s’arrêtaient pas. Je me demandais même si je ne l’étais pas déjà, tant la scène était incongrue.
    Je marchais inexorablement, le calme revint peu à peu dans mon esprit et l’angoisse s’en alla rapidement, comme si j’étais apaisé par cette neige fine et cette contrée perdue et morte.
    Après quelques temps qui durèrent des heures, j’aperçus une ville au loin. L’espoir s’empara de moi. Et si je n’étais pas le seul finalement ? Malheureusement, toutes les bonnes choses ont une fin, et quand je m’approchai de la ville, la peur me prit de nouveau : c’était la même ville qu’avant. Le même clocher, la même rivière, le même pont…
    J’accélérai le pas mais je n’atteins pas la ville avant le crépuscule. J’avais un étrange sentiment de déjà vu. Et c’était le cas.
    La nuit tombait, quand, inexplicablement, j’ouvris la même porte, contemplant les mêmes vitraux et m’endormis sous le le même clocher, sur le même sol glacé.



    Errer serait mon Devoir comme Vivre avait été mon Erreur.
    La Mort et le Temps seraient mon Calvaire et mon Malheur.




    Le lendemain, j’avais les mêmes phrases inscrites dans mon esprit, je pris de nouveau la direction du pont, je rebroussai de nouveau chemin, je pénétrai de nouveau dans l’Eglise, je montai de nouveau les escaliers, je les descendis de nouveau en les dévalant, j’ouvris de nouveau la porte sèchement, je fus de nouveau ébloui par la lumière de la neige, et je me mis de nouveau à marcher.
    Inexorablement.
    Je me disais que j’étais fou ou que je faisais un cauchemar. Mais je n’arrivai pas à me réveiller. Perdu dans mon esprit cherchant vainement une solution, je commençais à me souvenir. Mais dès que je croyais trouver la réponse à cette énigme, elle s’envolait. Alors j’attendis qu’elle vienne à moi d’elle-même. Et c’est ce qu’elle fit.
    Et alors, je me souvins : j’étais mort.
    J’avais été condamné à erre jusqu’à la fin de l’Eternité pour mes crimes de misérables humains. Je compris les horreurs que j’avais infligées, les douleurs que j’avais engendrées sans vouloir les commettre pour la plupart. Mais c’est le défaut d’un humain : il ne se rend pas compte de ses actes, ou seulement quand ils sont irrémédiables.
    Je voulais m’arrêter, je n’y arrivais pas. Je voulais hurler, je n’y arrivais pas. Je voulais courir, je n’y arrivais pas. Je ne voulais plus marche, mais marcher, j’y arrivais sans problème et contre mon gré en plus.
    Je devais errer jusqu’à la fin des Temps, jusqu’à la fin de cet Hiver lugubre, sinistre et froid. Pour comprendre.
    Et je devrais marcher. Je compris que j’étais immunisé de la faim, des blessures, de toutes les choses qui peuvent nuire à un homme. Mais là, ces choses ne m’auraient pas nui, au contraire, elle m’aurait sauvé de ce calvaire qui commençait tout juste, auquel je ne pourrai échapper.
    Je ne me souviens plus de ce qui arriva ensuite. Je devins fou, ou je mourus de nouveau, ou je compris, ou autres choses. Je ne sais pas. Même si la possibilité la plus probable est celle-ci : je dus errer jusqu’à la fin de l’Eternité.
    J’avais été victime de la Vie, du Temps et de la Mort et de mes crimes d’Humain, misérable et mauvais.




    Errer était mon Devoir comme Vivre avait été mon Erreur.
    La Mort et le Temps seraient mon Calvaire et mon Malheur.


    votre commentaire
  •  

    AUX TEMPS D’AVANT…

     

     

     

    Il fait froid. Cela fait bien deux heures que je suis assise ici, grelottante, et même ma chaude capeline ne parvient pas à maintenir une température acceptable. Quelques passants se hasardent dans ce parc d’ordinaire si vivant et si plein, leurs manteaux boutonnés jusqu’au col dans une vaine tentative de réchauffement. Un brouillard épais camoufle la ville au-delà d’une centaine de mètres, et je n’aperçois des hauts immeubles que quelques lumières tremblotantes qui s’allument et s’éteignent à intermittence. Mes pensées vagabondent, je rêve à d’autres lieux plus chauds, plus accueillants, je pense à quelqu’un que je n’ai pas vu depuis longtemps, que j’aimerais prendre par la main et emmener par de petites ruelles pavées au plus haut point de la ville, sur une petite corniche qui surplombe les toits des maisons solitaires et qui toise de haut les immeubles lézardés. Un endroit où règnent paix et silence et où je viens me réfugier quand le besoin s’en fait sentir. Des bancs de bois usés par le temps, la pluie, couverts de graffitis et de mousse jaunâtre accueillent les promeneurs solitaires que la montée ne rebute pas.

     

    Mais mes rêveries sont chassées par la même pensée obsédante : ce petit mot plié et déplié des dizaines de fois, sur lequel on a griffonné à la hâte un Parc de Belleville, banc des îles lointaines, 19h27, que je froisse nerveusement dans ma paume moite. Bien mystérieux, ce message ! Le parc de Belleville est connu de tous et se situe à Paris, dans le 20ème ; 18h27, soit. Un rendez-vous on ne peut moins précis. Mais c’est le « banc des îles lointaines » qui attirent mon attention. Il n’existe pas, du moins pas pour un passant non averti : ce nom remonte à plusieurs années, du temps où Gabriel était là. Gabriel. Mon meilleur ami, mon confident. Nous nous connaissions depuis nos huit ans, alors qu’il était nouveau dans mon école d’alors, et que je lui avais parlé la première. Ce drôle de garçon aux cheveux en bataille, grand pour son âge, au regard triste et à la haute taille était devenu mon ami, et nous étions inséparables.

     

    Pour en revenir au banc, ce nom étrange lui avait été donné lors d’un de nos jeux d’enfants : j’étais le mousse maladroit mais drôle, et lui un capitaine plein de bravoure et de bon sens : nous nous inventions des histoires par-delà les mers, et ce banc était notre bateau. Les cailloux un peu brillants, les bosquets coupés ras et les passants pressés devenaient trésors perdus, îles à découvrir des pirates brutaux ; l’imagination était notre source d’inspiration, au même titre que L’île au trésor de R.J Stevenson, lu par Gabriel, et que les petites figurines peintes dont je faisais la collection. Ce temps est loin, mais pas révolu. Ma part d’enfance est presque intacte.

     

    A la lecture de ce message glissé sous ma porte (avec la connivence de ma logeuse ?), je me suis assise, en proie à l’émotion. Gabriel, j’en étais sûre ! Un bref regard vers l’horloge murale m’indiquait qu’il était seize heures dix-sept. Le temps d’enfiler ma capeline beige, une paire de bottines chaudes et un pull de laine, et de courir vers le parc qui était pourtant loin de chez moi, j’arrivai au banc à seize quarante. Il faisait encore jour, et les arbres parés de givre scintillait sous le soleil de la fin de journée. Des enfants jouaient à se courir après, une jeune femme, visiblement étudiante en art, réalisait un croquis de l’une des statues couverte de lichen, un couple âgé se promenait lentement, au rythme d’une ballade, d’une ode connue d’eux seuls.

     

    Il est dix-huit heures. Plus que vingt-septs minutes à attendre avant de le revoir, après des années. La neige tombe en flocons épais, imbibant ma capeline d’eau et recouvrant les pelouses et les arbres d’un épais manteau gelé. Le chemin disparaît peu à peu, et je me retrouve bientôt seule sur un banc qui me fait penser à un îlot que la mer recouvre peu à peu. Réminiscence des nos jeux ? C’est l’hiver, Noël approche. Peut-être le passerai-je avec Gabriel ? Mais il est trop tôt, bien trop tôt, pour émettre ne seraient-ce que des suggestions. Il n’empêche que rien au monde ne me rendrait plus heureuse. Un vent glacial fait voletter mes cheveux fous, quand ils ne sont pas prisonnier d’un imposant chignon miel. L’hiver est pour moi la plus belle saison : les petits matins, quand le ciel se pare de reflets mauves, rose et or, je me lève plus tôt pour regarder par la lucarne. Tout semble fin, fragile : les flocons sont ciselés comme les plus fines des sculptures, la neige sous les pieds amortit le bruit ambiant… Tout est plus calme et plus silencieux. Et quand l’on sait que la nature se prépare, que de chaque arbre, chaque carré d’herbe, vont sortir de nouveaux fruits et de nouvelles plantes, il y a de quoi s’émerveiller.

     

    Dix-huit heures vingt. Le temps passe vite. Je savoure chaque instant, m’imaginant comment va se passer notre rencontre. La neige tourbillonne, le vent souffle à mes oreilles tandis que la température chute de quelques degrés supplémentaires. Plus un chat, je suis seule, assise sur un banc au milieu d’un parc dont les contours flous sont recouverts de neige. Au loin, la Dame de Fer étincelle.

     

    Dix-huit heure vingt-sept. Je retiens mon souffle, me recoiffe nerveusement. D’où Gabriel va-t-il apparaître ?

     

    Dix-huit heure trente. Il s’est passé trois minutes durant lesquelles la tension a été à son comble. Un maleström de pensées, de souvenirs, d’émotions, m’a envahie. Maintenant, seul subsiste le calme.

     

    Dix-huit quarante. Ma tête est vide, mon cœur aussi.

     

    Dix-neuf heure. Je me lève, lisse ma jupe d’un geste mécanique et m’empare de la courroie en cuir de mon sac. La neige tombe lourdement sur le sol. Gabriel ne viendra pas.

     

    Camouflé derrière un buisson, un jeune homme pleure à petits sanglots. Un pas, un geste pour la retenir ! Mais non. Trop de choses se sont passées. Il est parti sans rien dire, un matin, après avoir déposé un mot semblable à celui qu’il a glissé il y a quelques heures sous sa porte : Je pars. Pas d’autres explications.

     

    La neige tombe, efface les pas de deux jeunes gens qui partent chacun d’un côté, tandis qu’une oie sauvage et solitaire survole le parc et part vers le sud. Vers les îles lointaines.

     


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique