• La nouvelle de Safran

     

    AUX TEMPS D’AVANT…

     

     

     

    Il fait froid. Cela fait bien deux heures que je suis assise ici, grelottante, et même ma chaude capeline ne parvient pas à maintenir une température acceptable. Quelques passants se hasardent dans ce parc d’ordinaire si vivant et si plein, leurs manteaux boutonnés jusqu’au col dans une vaine tentative de réchauffement. Un brouillard épais camoufle la ville au-delà d’une centaine de mètres, et je n’aperçois des hauts immeubles que quelques lumières tremblotantes qui s’allument et s’éteignent à intermittence. Mes pensées vagabondent, je rêve à d’autres lieux plus chauds, plus accueillants, je pense à quelqu’un que je n’ai pas vu depuis longtemps, que j’aimerais prendre par la main et emmener par de petites ruelles pavées au plus haut point de la ville, sur une petite corniche qui surplombe les toits des maisons solitaires et qui toise de haut les immeubles lézardés. Un endroit où règnent paix et silence et où je viens me réfugier quand le besoin s’en fait sentir. Des bancs de bois usés par le temps, la pluie, couverts de graffitis et de mousse jaunâtre accueillent les promeneurs solitaires que la montée ne rebute pas.

     

    Mais mes rêveries sont chassées par la même pensée obsédante : ce petit mot plié et déplié des dizaines de fois, sur lequel on a griffonné à la hâte un Parc de Belleville, banc des îles lointaines, 19h27, que je froisse nerveusement dans ma paume moite. Bien mystérieux, ce message ! Le parc de Belleville est connu de tous et se situe à Paris, dans le 20ème ; 18h27, soit. Un rendez-vous on ne peut moins précis. Mais c’est le « banc des îles lointaines » qui attirent mon attention. Il n’existe pas, du moins pas pour un passant non averti : ce nom remonte à plusieurs années, du temps où Gabriel était là. Gabriel. Mon meilleur ami, mon confident. Nous nous connaissions depuis nos huit ans, alors qu’il était nouveau dans mon école d’alors, et que je lui avais parlé la première. Ce drôle de garçon aux cheveux en bataille, grand pour son âge, au regard triste et à la haute taille était devenu mon ami, et nous étions inséparables.

     

    Pour en revenir au banc, ce nom étrange lui avait été donné lors d’un de nos jeux d’enfants : j’étais le mousse maladroit mais drôle, et lui un capitaine plein de bravoure et de bon sens : nous nous inventions des histoires par-delà les mers, et ce banc était notre bateau. Les cailloux un peu brillants, les bosquets coupés ras et les passants pressés devenaient trésors perdus, îles à découvrir des pirates brutaux ; l’imagination était notre source d’inspiration, au même titre que L’île au trésor de R.J Stevenson, lu par Gabriel, et que les petites figurines peintes dont je faisais la collection. Ce temps est loin, mais pas révolu. Ma part d’enfance est presque intacte.

     

    A la lecture de ce message glissé sous ma porte (avec la connivence de ma logeuse ?), je me suis assise, en proie à l’émotion. Gabriel, j’en étais sûre ! Un bref regard vers l’horloge murale m’indiquait qu’il était seize heures dix-sept. Le temps d’enfiler ma capeline beige, une paire de bottines chaudes et un pull de laine, et de courir vers le parc qui était pourtant loin de chez moi, j’arrivai au banc à seize quarante. Il faisait encore jour, et les arbres parés de givre scintillait sous le soleil de la fin de journée. Des enfants jouaient à se courir après, une jeune femme, visiblement étudiante en art, réalisait un croquis de l’une des statues couverte de lichen, un couple âgé se promenait lentement, au rythme d’une ballade, d’une ode connue d’eux seuls.

     

    Il est dix-huit heures. Plus que vingt-septs minutes à attendre avant de le revoir, après des années. La neige tombe en flocons épais, imbibant ma capeline d’eau et recouvrant les pelouses et les arbres d’un épais manteau gelé. Le chemin disparaît peu à peu, et je me retrouve bientôt seule sur un banc qui me fait penser à un îlot que la mer recouvre peu à peu. Réminiscence des nos jeux ? C’est l’hiver, Noël approche. Peut-être le passerai-je avec Gabriel ? Mais il est trop tôt, bien trop tôt, pour émettre ne seraient-ce que des suggestions. Il n’empêche que rien au monde ne me rendrait plus heureuse. Un vent glacial fait voletter mes cheveux fous, quand ils ne sont pas prisonnier d’un imposant chignon miel. L’hiver est pour moi la plus belle saison : les petits matins, quand le ciel se pare de reflets mauves, rose et or, je me lève plus tôt pour regarder par la lucarne. Tout semble fin, fragile : les flocons sont ciselés comme les plus fines des sculptures, la neige sous les pieds amortit le bruit ambiant… Tout est plus calme et plus silencieux. Et quand l’on sait que la nature se prépare, que de chaque arbre, chaque carré d’herbe, vont sortir de nouveaux fruits et de nouvelles plantes, il y a de quoi s’émerveiller.

     

    Dix-huit heures vingt. Le temps passe vite. Je savoure chaque instant, m’imaginant comment va se passer notre rencontre. La neige tourbillonne, le vent souffle à mes oreilles tandis que la température chute de quelques degrés supplémentaires. Plus un chat, je suis seule, assise sur un banc au milieu d’un parc dont les contours flous sont recouverts de neige. Au loin, la Dame de Fer étincelle.

     

    Dix-huit heure vingt-sept. Je retiens mon souffle, me recoiffe nerveusement. D’où Gabriel va-t-il apparaître ?

     

    Dix-huit heure trente. Il s’est passé trois minutes durant lesquelles la tension a été à son comble. Un maleström de pensées, de souvenirs, d’émotions, m’a envahie. Maintenant, seul subsiste le calme.

     

    Dix-huit quarante. Ma tête est vide, mon cœur aussi.

     

    Dix-neuf heure. Je me lève, lisse ma jupe d’un geste mécanique et m’empare de la courroie en cuir de mon sac. La neige tombe lourdement sur le sol. Gabriel ne viendra pas.

     

    Camouflé derrière un buisson, un jeune homme pleure à petits sanglots. Un pas, un geste pour la retenir ! Mais non. Trop de choses se sont passées. Il est parti sans rien dire, un matin, après avoir déposé un mot semblable à celui qu’il a glissé il y a quelques heures sous sa porte : Je pars. Pas d’autres explications.

     

    La neige tombe, efface les pas de deux jeunes gens qui partent chacun d’un côté, tandis qu’une oie sauvage et solitaire survole le parc et part vers le sud. Vers les îles lointaines.

     


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