• Le journal de Mathis (création de Jeanne)

    Mathis, onze ans, des cheveux assortis aux yeux, bruns. Des pieds pointure quarante, un père, une mère. Et une vie… 

     

     

     

    Vendredi 18 septembre. 19 heures 27.

     

    Marron…

     

    Aujourd’hui, je me suis fait exclure du cours. Encore. C’est la troisième fois cette semaine. J’en ai marre. 

    C’était même pas de ma faute en plus ! C’est Solal qui a envoyé une gomme sur mon épaule. Tu voulais que je fasse quoi ? Que je lui sourie et la lui rende ? Non. Je l’ai fourrée dans ma trousse, et j’ai attendu. J’attendais d’autres tentatives de sa part, bien sûr. Il n’est pas du genre à abandonner, Solal. L’ignorer, ça ne marche pas. J’ai déjà essayé. Et puis, il a toute sa bande de copains toujours avec lui. Moi, je suis seul. Seul, seul, seul. Pas d’amis à l’horizon.

    Le deuxième projectile n’a pas tardé à arriver. Sur ma joue. Il vise bien, Solal. C’était un papier roulé en boule. Je l’ai ouvert, plus par habitude que par curiosité. 

    «Sale noir, t’as rien à faire ici, rentre chez toi !»

    Et d’autres insultes que je n’écrirai pas sur tes pages. Je ne suis même pas noir, je suis métis. Enfin, c’est ma mère qui est métisse, et mon père, il est blanc. Je suis “café au lait”, en fait.

    Je me suis retourné et je lui ai renvoyé son mot. Dommage, je l’ai raté. Et la prof d’histoire m’a crié qu’elle ne voulait pas savoir ce que j’avais lancé, puis elle m’a ordonné de sortir. C’est ce que j’ai fait, bien sûr. La dernière chose que j’ai vue en fermant la porte de la classe, c’est la sale figure de Solal, illuminée, triomphante. 

    Donc bref, je commence à m’en faire. C’est pas juste. 

    Grand-père dirait “La vie n’est pas juste, Mathis, la vie n’est pas juste...”

    Bon.

     

     

    22 heures 02.

     

    Violet…

     

    Un jour, Nawel t’a lu. Nawel, c’était mon meilleur copain en primaire. Il se croyait toujours le plus fort, mais je l’aimais bien quand même. Maintenant, il est en internat. Je ne l’ai plus vu depuis qu’il est parti là-bas.

    Donc, un jour, en primaire, mon meilleur copain est venu à la maison, et il t’a trouvé. Il a pouffé en voyant mon nom écrit sur ta couverture. Il s’est moqué de moi. Avant que je crie et te reprenne, il a eu le temps de lire quelques phrases. Sur le moment, je l’ai détesté. Dire que c’était mon meilleur ami… Mon seul ami, d’ailleurs. Dommage qu’il soit parti en internat. Il m’aurait défendu contre Solal.

    Heureusement, Solal et sa bande, je les ai sur le dos seulement depuis cette année. En primaire, je n’étais pas avec eux. 

    C’est juste depuis ce jour, il y a quelques semaines. Le jour de la rentrée, en fait. Solal m’a immédiatement repéré. Le souffre-douleur idéal. Moi. 

    Et depuis, je me le tape tous les jours. 

    Bonne nuit.

     

     

    Lundi 21 septembre. 16 heures 09.

     

    Jaune…

     

    Solal m’a encore embêté aujourd’hui… Il était avec Maxime et Laurent. Tous les trois, ils m’ont coincé dans un coin de la cour et ils m’ont insulté, pas trop fort pour que les surveillants n’entendent pas. 

    Ils ne m’ont pas touché, ils ne m’ont pas frappé. Mais ils ont quand même réussi à me blesser. 

     «Tu fais quoi ici, sale noir ?

    • Tu devrais rentrer dans ton pays. Fous le camp !
    • Ouais, fous le camp, on veut plus te voir ! Babouin !
    • Bouh ! Va-t-en, casse-toi.» 

    Je ne demandais pas mieux que partir. Je me suis enfui de ce petit groupe de sauvages. Et durant tout le reste de la journée, j’ai fait bien attention à ne pas les croiser. À la fin des cours, je suis rentré chez moi le plus vite possible pour ne pas les voir. Ou plutôt pour qu’ils ne me voient pas…

    Voilà ma super journée. 

     

     

    Mardi 22 septembre. 20 heures 17.

     

    Rouge…

     

    Alors là, ça commence à bien faire ! Déjà, à l’école, ils m’ont insulté. Comme d’habitude, je devrais dire. Ils ne m’ont pas coincé comme hier, mais ça ne les a pas empêchés de m’embêter.

    Quand je dis “ils” je suppose que tu comprends. Solal, Laurent, Maxime et d’autres qui se sont joints à eux.

    Puis en rentrant à la maison, quand j’ai lancé mon cartable dans l’entrée un papier en est tombé. Je l’ai déplié, super curieux de savoir ce que c’était. Une lettre d’amour ? Un mot de soutient ? Les réponses d’un exercice ?

    Non.

    C’était une photo de babouin, avec marqué au feutre au dessus : «Voici Mathis».

    J’aurais peut-être dû pleurer. Je ne l’ai pas fait. J’ai éclaté d’un rire bruyant et faux qui n’était pas le mien. Je voulais les narguer, même s’ils n’étaient pas là. Leur montrer que ça ne me faisait rien. 

    Et je le veux toujours, d’ailleurs. Sauf que ça ne me fait pas “rien”. 

     

     

    Mercredi 23 septembre. 15 heures 47. 

     

    Turquoise…

     

    Maman m’avait préparé mon plat préféré, quand je suis rentré vers midi et demi. Épinards-Poulet-Patates. Et en dessert… Litchis !

    Bon, au lieu de parler de mon ventre, parlons plutôt de ma journée. Elle s’est passée aussi mal que les autres, mais comme elle était plus courte – on est mercredi – ça a été. 

    Je ne comprends pas pourquoi il y a le racisme. C’est ma faute à moi si mon grand-père maternel est né au Togo ? Et puis en quoi ce serait une faute, en fait ? 

    J’ai demandé tout à l’heure à Maman. Elle m’a expliqué que le racisme, ce sont les gens qui sont jaloux, parfois, mais surtout qui ont peur. Peur de la différence. 

    Je suis censé rire ? Solal qui a peur de moi, ça, c’est la meilleure ! Non, c’est moi qui ai peur de lui, pas le contraire. 

    Quand j’ai ouvert mon cahier pour finir mon exercice de maths, tout mon cahier était noirci. Gribouillé, saccagé. Des traces de bic partout. Même les pages blanches avaient été raturées. J’ai pris un autre cahier, j’ai recopié de l’ancien tout ce qui était encore lisible et j’ai fini mon exercice. Bien sagement.

    Et là, en ce moment, en te l’écrivant, je me trouve bête. Soumis, victime, et tout ce qu’on veut. J’aurais dû crier de rage. Déchirer le cahier de toutes mes forces. Mais non. Pas du tout. 

    Pffff…

     

     

    Jeudi 24 septembre. 23 heures 22.

     

    Gris…

     

    Je ne veux plus aller à l’école. Ce matin, quand je suis entré dans la classe, j’ai vu les visages de ceux de la bande à Solal. Souriants. J’ai eu un mauvais pressentiment. 

    Déjà, le prof n’était pas encore là, et pourtant, la classe était calme. Et puis il y avait les visages de Solal & Co. Ils disaient tout, ces visages. 

    Quand j’ai enfin trouvé ce qu’ils avaient fait, j’ai failli pleurer. Je me suis mordu l’intérieur des joues le plus fort possible. Ça m’a fait mal, mais au moins, je n’ai pas pleuré.

    Ils l’avaient écrit en grand au tableau. 

     «Mathis est un sale babouin, il ne se lave qu’une fois par an, et il pue.»

    En dessous, ils m’avaient dessiné. Un singe qui criait “ouh, ouh” et qui se grattait la tête. Mmmhm.

    Magnifique.

    Avant que le prof arrive, ils ont vite effacé le tableau. Ils avaient tout prévu. En retournant à sa place, quand le prof de sciences est arrivé, Solal m’a lancé un regard méchant et passé son doigt sur sa gorge. Un signe que j’ai vite compris : si je parlais, “couic”.

    Ça m’a fait vraiment peur. De quoi est-il capable, ce gars-là ?

     

    Dans la cour de récré, ils se sont réunis autour de moi. Et ils m’ont insulté de tous les noms. Il y en a même que je ne connaissais pas. Tout le monde nous regardait. Personne ne m’aidait. J’ai tenu bon.

    Par contre, le soir, dès que j’ai fermé la porte de la maison derrière moi, j’ai fondu en larmes. Avant même de déposer mon manteau. J’ai versé toutes les larmes que j’avais retenues pendant la journée.

    Je n’en peux plus. Au secours ! 

     

     

    Vendredi 25 septembre. 17 heures 57.

     

    Ocre…

     

    Le week-end, enfin ! J’attendais impatiemment la dernière heure de cours. J’ai voulu sauter de joie quand j’ai entendu la sonnerie. Mais Solal ne m’en a pas laissé le temps. Il est venu me bloquer à la sortie de la classe. 

    Puis il m’a dit les dents serrées :

    « Tu vas voir, ce week-end, on va pas t’oublier. »

    J’ai un peu flippé sur le moment, mais je me raisonne en te le disant. Comment pourraient-ils me faire du mal pendant le week-end ? Il faut juste que je n’aille pas au parc ni dans les alentours de l’école. En fait, je ne dois pas sortir de chez moi.

    Cool…

     

     

    22 heures 58.

     

    J’en ai parlé à Papa, de Solal, de sa bande, de leurs insultes, de la menace, de tout. Il m’a regardé pendant  environ dix secondes, sans parler. Je me suis rappelé du doigt de Solal sur sa gorge, et, d’un coup, j’ai regretté d’en avoir parlé à Papa. Mais je n’ai pas eu le temps de me rattraper, il m’a enseveli sous une avalanche de questions.

    « Ils sont combien à t’insulter comme ça ? Ils t’ont frappé ? Tu en as parlé à tes professeurs ? Il a quelle âge, ce Solal ? Depuis quand ils t’insultent ?

    • Euh… Je sais pas… Ils ne m’ont pas frappé, je n’en ai pas parlé à mes profs… Je sais pas combien ils sont… Solal, il doit avoir… euh… comme moi, 11 ans… Ou peut-être 12… Et…
    • Il faut en parler au directeur. C’est inadmissible ce que font ces garçons ! »

    Quand Maman est rentrée de son travail – elle est pharmacienne – mon père l’a fait asseoir dans le salon. Moi, j’étais un peu mal à l’aise. Je me doutais de la réaction qu’elle allait avoir. Elle allait sûrement pleurer. Elle est très sensible sur les histoires de racisme…

    Elle a pas réagi comme je pensais. Papa a pris soin de tout lui raconter calmement, sans dramatiser. Maman l’écoutait attentivement, en me jetant des coups d’œil de temps en temps.

    Quand il a fini, Maman m’a regardé longuement, une lueur de tristesse dans les yeux. Pas de larmes. Juste cette lueur, triste.

    Puis elle m’a demandé d’une voix un peu rauque :

    «Et… ça va ?»

    Je n’ai pas répondu, j’ai hoché la tête, avec un sourire pour la rassurer. 

    «Tu veux qu’on en parle au…

    • Non ! Surtout pas, ne faites rien… S’il vous plait !
    • Euh… Bon. D’accord. Tiens-nous au courant, Mathis. Hmm ?»

    Je suis monté dans ma chambre en esquivant la question. Pour t’écrire. Et me voilà. 

    Je dois aller étudier, maintenant, je te laisse. Je suis sûr que je ne vais pas réussir à me concentrer…

     

     

    Dimanche 27 septembre. 9 heures 13.

     

    Bleuté… 

     

    Hier, mes parents ont été assez sympas avec moi. Ils m’ont laissé me lever vers dix heures du matin. Papa a fait sa spécialité : des pancakes. Miam ! Et Maman m’a aidé à étudier mon vocabulaire de latin. 

    Par contre, ils ont été impitoyables sur l’heure du coucher. Sept heures et quart. C’est tôt, hein ! Mais ils disaient que j’avais besoin de dormir après “toutes ces émotions”. J’ai protesté un peu, mais je savais que c’était eux qui auraient le dernier mot. 

    Ce matin, je me suis levé tôt. La faute à Papa et Maman. Na ! 

     

    C’est peut-être bizarre pour un garçon d’écrire dans un journal… Mais moi, je le fais. Je fais rien de mal, quand même ? Je fais un truc de fille. Et alors ? C’est un peu énervant ce classement fille/garçon. Mais bon… 

     

     

    16 heures 46.

     

    Pas de repos pour moi aujourd’hui. Snif. J’ai trouvé dans la boîte aux lettres une dizaine de feuilles, pas timbrées, sans enveloppes. Elles étaient remplies d’insultes et de dessins de babouins. Pour moi. Merci les amis… 

    Solal avait tenu sa promesse. Il ne m’avait pas oublié. 

    Maman a vu les feuilles. Elle les a lues, puis les a déchirées en petits morceaux avant des les jeter.

     

     

    Lundi 28 septembre. 17 heures 03.

     

    Doré…

     

    Journée très bizarre. Quand je suis arrivé en classe, Solal m’attendait. J’ai eu peur et j’ai essayé de l’éviter. Mais il m’a rattrapé et m’a dit : 

    «Eh, salut Mathis, ça va ?»

    C’est pas une blague. Il m’a vraiment dit ça. J’ai été vraiment choqué. Ses copains sont aussi venus pour me dire bonjour. Je ne comprenais plus rien du tout. Quoi ? Ils n’étaient plus racistes ? Ils ne me traitaient plus de babouin ? J’avais la désagréable impression d’avoir raté un épisode. Mais je les ai laissés faire, je n’allais quand même pas leur rappeler qu’ils étaient censés être méchants.

    Et ça a continué comme ça toute la journée. 

     « Mathis, tu va t’asseoir où ? 

    • Tiens, tu veux passer devant moi ?
    • Regarde, je t’ai gardé une place.
    • Tu veux mon dessert ?»

    Incompréhensible, mais amusant. C’est chouette de se faire chouchouter, d’être aimé.

    Et même quand Maman est venue me chercher en voiture, ils ne se sont pas moqués.

    Bizarre, bizarre, autant qu’étrange…

     

     

    Mardi 29 septembre. 19 heures 24.

     

    Brunâtre…

     

    J’ai compris. Les salauds. Je les déteste. Les espèces de… !

    Mais je vais te raconter dans l’ordre. Commencer par le commencement.

     

    Je suis arrivé à l’école, comme d’habitude. Solal et sa bande m’ont bien accueilli, comme hier. Toute la journée s’est bien passée, comme un rêve. Ils ont tous été gentils.

    Jusqu’au moment où…

    Quatre heures et demie, je suis sorti de l’école, seul. Et eux, ils m’ont tout simplement attaqué. Parfaitement. Oui, oui. J’avais quitté l’école depuis à peine cinq minutes. Ils m’ont sauté dessus.

    Ils m’ont bloqué contre un mur. Deux d’entre eux, dont Laurent m’ont tenu les épaules en serrant très fort. J’étais coincé. Foutu.

    Solal m’a crié :

    «Tu leur as tout balancé, hein ! P’tit con. J’t’avais dit que tu serais “couic”  si tu leur disais. T’as fait le choix de mourir, tant pis pour toi. Babouin !

    • Ouais, tu vas crever, conard !
    • Sale noir ! 
    • T’as rien à faire ici !»

    Je n’ai rien compris. Mais ils ne m’ont pas laissé le temps de réfléchir. 

    Solal m’a frappé le premier. Je n’ai pas vu son poing arriver. Paf ! Mon nez a saigné comme une fontaine. Mon T-shirt est devenu brunâtre. Solal a souri. Un vrai sourire, franc. Il avait l’air vraiment heureux. Et moi, mon nez pissait le sang. 

    Maxime a frappé en deuxième, coup précis et vif à mon genou. J’ai commencé à pleurer. La douleur était insupportable. Le sang de mon nez se mélangeait à mes larmes. C’était dégoutant.

    J’ai lancé un coup de coude dans les côtes d’un gars. Je n’ai pas vu son visage. Je frappais au hasard, n’importe où. J’ai senti une douleur au ventre, j’ai pleuré plus fort. 

    Enfin, un monsieur est sorti de la maison devant laquelle Solal m’avait coincé. Il a hésité quelques secondes – un gars a eu le temps de me flanquer un coup de pied. Puis, il s’est décidé, et a hurlé sur Solal, qui a sursauté. Le monsieur a écarté les garçons de moi, puis il les a chassés.

    Il m’a fait entrer dans sa maison, sans me demander mon avis, puis a fermé la porte. Je n’avais pas trop le choix. Il m’a nettoyé le nez, m’a passé un autre T-shirt et m’a préparé un chocolat chaud. Il n’a pas posé de questions. Moi, je me demandais ce que je faisais ici, chez un monsieur que je ne connaissais pas, avec un T-shirt trop grand pour moi. 

    Quand mon bol de chocolat a été vide, le monsieur m’a demandé le numéro de téléphone de mes parents. J’ai donné celui de mon père. 

    Papa est venu me chercher au bout de vingt minutes. Je n’ai pas sauté dans ses bras. Je lui ai pris la main et j’ai dit au revoir au monsieur. Papa l’a remercié, encore et encore.

    Je lui ai tout raconté, arrivé à la maison. Je pleurais en parlant. Puis il m’a demandé :

    «Tu veux venir sur mes genoux, Mathis ?

    • Oui…
    • Allez viens. C’est fini.
    • Je ne… – hoquet – …comprends pas. Je n’avais rien dit aux professeurs. Je l’ai juste dit à vous.
    • C’est nous qui avons appelé le directeur de ton école. Nous n’aurions peut-être pas dû… 
    • Quoi ?! C’est… C’est vous ! Oh, je vous déteste ! Je vous avais dit de ne pas le faire ! »

    J’ai sauté des genoux de Papa. Mon hoquet était parti. J’étais furieux, et je le suis toujours. Pourquoi ils ont fait ça ? C’est leur faute, si Solal est sa bande m’ont frappé ! Je les déteste, je les déteste !

     

    Tout s’explique, alors. Voilà pourquoi Solal et sa bande étaient gentils, hier et aujourd’hui. Parce qu’il y avait les professeurs qui veillaient. Ils savaient qu’à la moindre méchanceté, ils seraient pris. Mais dès qu’ils ont pu, ils se sont vengés. 

    Les salauds. Je les déteste. Je déteste tout le monde. 

    Je ne peux pas retourner à l’école. Je ne veux pas retourner à l’école.

    Je suis mort.

     

     

     

    Mercredi 30 septembre. 10 heures 11.

     

    Lilas…

     

    Je ne vais pas en classe aujourd’hui. Papa et Maman ont trouvé que j’avais raison, qu’ils n’auraient pas dû prévenir le directeur sans me demander. Ils se sont excusés. Et ils ont bien voulu que je n’aille pas à l’école pour le moment. Je sais que c’est temporaire, mais c’est déjà bien…

    Une pause pour mon moral. Je ne regarde pas dans la boîte aux lettres. Je suis devant la télé, j’ai coupé le son pour t’écrire. 

    En fait, je me rends compte que, à part Nawel, personne n’est au courant que je t’écris. Et c’est très bien come ça. Papa m’enverrait voir un psychologue, il dirait que c’est mieux qu’un journal. Je te préfère toi. Tu ne me juges pas, tu n’es pas payant, et je peux t’écrire quand je veux. Tu es beaucoup mieux.

    Je revois sans arrêt la scène d’hier soir dans ma tête. Sans faire exprès, sans le vouloir. Solal, son sourire, la douleur à mon nez, la pression sur mes épaules, la douleur à mon genou et mon ventre, mes larmes, les paroles de Solal et des autres. L’intervention du monsieur, le T-shirt trop grand, le chocolat chaud, puis l’arrivée de Papa.

     

    Je ne pourrai jamais retourner à l’école. Sinon, ils me frapperaient tous les jours. Je vais finir ma vie, enfermé dans la maison de mes parents.

    Emprisonné.

     

     

    Jeudi 1 octobre. 16 heures 34.

     

    Vert… 

     

    Ce matin, Maman m’a fait visiter une école. C’était bizarre de voir des élèves en cours alors que moi, j’étais avec ma mère. Elle avait l’air pas mal, cette école. Un peu trop loin de notre maison à mon goût, mais bon. 

    Maman a parlé longuement avec la directrice, moi j’étais à côté, assis, et je répondais aux questions qu’on me posait, comme un robot.

    « Quel âge as-tu, jeune homme ?

    • Onze ans.
    • Et pourquoi changes-tu d’école en début d’année ?
    • Ma mère vous l’a déjà dit
    • Mais toi, qu’en penses-tu, jeune homme ?
    • Je pense que ça va recommencer ici avec d’autres personnes.
    • Hmhmm. Et, euh, es-tu bon à l’école, dans l’ensemble ?
    • Oui, je pense.
    • Donc tu penses pouvoir “prendre le train en marche” ?
    • Euh… Oui.
    • Que penses-tu de notre école, en la voyant juste comme ça ?
    • Pas mal. Un peu petite mais pas mal.
    • D’accord… »

    Tout en me parlant, la directrice m’observait. Elle m’examinait, plus précisément. Je me sentais tout nu.

     

    Demain, j’irai dans cette nouvelle école. Les démarches à faire pour m’inscrire ne sont pas finies, mais la directrice a proposé que je vienne déjà demain. Elle trouvait inadmissible que je n’aille pas à l’école durant plus de trois jours. 

    Bref, demain je suis transvasé là-bas. Maman m’emmènera en voiture pendant les premiers mois. 

     

    Demain : nouvelle vie.

     

     

     Vendredi 2 octobre. 17 heures 20.

     

     Roux…

     

    Je suis allé dans ma nouvelle école ! J’y suis allé !

    Je te raconte…

    Comme prévu, ce matin, vers 7 heures 45, départ pour l’école. Je suis arrivé, timide, dans la petite cour de cette petite école. Certains élèves se sont retournés, étonnés de voir un nouvel élève. Ils n’ont pas été méchants, mais pas tellement gentils non plus. Indifférents, je dirais. 

    Les cours se sont bien passés. Je n’ai rien dit durant toute la matinée, mais les profs étaient sympas avec moi. 

    Puis, la cloche du début de récréation a sonné. Une grosse cloche d’église, rouillée, qui faisait un son très grave. Genre vieux film en noir et blanc. 

    Je me suis assis dans un coin de la cour, et j’ai regardé les autres jouer. En fait, j’étais jaloux. J’observais un match de foot, quand une voix m’a fait sursauter.

    «Tu es nouveau ici, non ?»

    Une fille rousse. Taches de rousseurs partout sur le visage, jusque dans le cou.

    « Oui… Oui je suis nouveau. 

    • Tu t’appelles comment ?
    • Mathis.
    • Ben, tu ne me demandes pas comment je m’appelle ?
    • Euh… Si, si. Comment tu t’appelles ?
    • Eloïse !»

    Elle a rigolé. 

    Ses yeux verts sont magnifiques quand elle rit. Et ses cheveux…

    Roux.

     

    Eloïse.

    Magnifique journée.

     

     

     

     

     

    Mathis a encore rempli plusieurs carnets dans sa vie. Mais jamais il ne s’est relu. Jamais il n’a été corriger son passé. Il l’a laissé tranquille, qu’il soit bon ou mauvais. 

    Et il a vécu dans le présent. 

     

     

    Eh, oui, un garçon peut écrire un journal intime...

    Absolument !

     

     

                                                                                                              Eloïse.

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    CharlotteOFraises Profil de CharlotteOFraises
    Dimanche 3 Mars 2013 à 14:55

    Y aura-t-il une suite? En tout cas c'est super bien écrit

     

    2
    Mercredi 6 Mars 2013 à 14:30

    Merci beaucoup. Oui, il y une suite, mais je préfère la première partie à la suite. Je t'envoie la suite qui s'appelle "Journal d'Eloïse". 

    Sinon vous pouvez la lire sur mon blog, avec mes autres textes. 

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