• M. Cochard, littérature et engagement

    Interview d'auteur : Maxime Cochard

     

    Maxime Cochard est militant politique et a travaillé pendant six ans à l'Assemblée Nationale. Cette infortune est son premier roman, paru en 2017.

     

    1) Quelles ont été vos motivations pour vous lancer dans l'écriture, et plus particulièrement sur ce sujet précis ?

     

    L’écriture, c’est une passion très lointaine, qui remonte à l’enfance. Les rédactions au collège, pour être très précis. Je sentais qu’il était facile d’imiter la langue des auteurs. C’était un jeu. Employer les mots des grands, leurs tournures. C’est d’abord un processus d’imitation. Et puis à force d’imiter bien les littéraires, on en devient un soi-même. Mon rapport à l’écriture n’est pas celui d’un conteur, qui aurait dans sa besace plein de belles histoires et d’incroyables légendes à jeter sur le papier. C’est un rapport à la langue.

     

    Ce qui m’émerveillait, dans mes lectures, c’était l’éclat d’une phrase, la tenue du style. Yourcenar, par exemple, avec son classicisme profond et profus. Quoi d’autre ? Les Mots de Sartre, tout Gracq, des passages prodigieux de Proust, la prose géniale de Duvert… Voilà ce qu’est pour moi l’écriture. Dans un autre genre, on relisait l’autre soir un passage de L’Amant de Duras avec un ami : « Le corps d’Hélène Lagonelle est lourd, encore innocent, la douceur de sa peau est telle, celle de certains fruits, elle est au bord de ne pas être perçue, illusoire un peu, c’est trop. » C’est exceptionnellement bien écrit.

     

    Quant au sujet de Cette Infortune, c’est un mélange d’expériences transposées, d’histoires vécues par des amis, de sujets qui me sont chers… Comme tout livre je crois, des morceaux de vie triturés pour en faire un récit. Et ici les références sont tout autres : Hervé Guibert, Guillaume Dustan, récemment Edouard Louis… L’écriture homosexuelle, l’écriture de soi, une écriture du réel.

     

    2) Y a-t-il un message à retirer de votre roman ? Ou chaque lecteur/lectrice est à même d'en tirer son propre plaisir et ses propres enseignements ? Ce livre a-t-il donc une visée didactique ?

     

    Oui il y a un message. L’auteur a la naïveté de penser que son texte doit changer le lecteur, que le message du roman va déborder le lecteur. Pour moi, comme je l’ai écrit en dédicace à bien des lecteurs, l’idéal serait que le roman donne envie de brandir le drapeau rouge. Un peu comme l’Aragon des Beaux quartiers. Évidemment c’est totalement illusoire. Et je suis surpris de voir que bien des hommes et des femmes très éloignés de moi politiquement ont lu et apprécié le bouquin, sans rien en tirer de politique – ou à leur corps défendant ? Il y a donc un message politique, et aussi une réflexion sur l’argent et la richesse, thèmes éminemment balzaciens… et marxistes.

     

    3) Pourquoi ce chapitre XV ? Était-il prévu dès le début de la rédaction ou constitue-t-il un ajout postérieur à la constitution de la trame initiale ?

     

    Je ne me souviens plus bien de quand est venue l’idée. Mais une chose est sûre : je voulais que le roman ne soit pas qu’une histoire, avec sa trame linéaire, un début, des rebondissements, une fin. Je ne voulais pas que ce soit un simple scénario. Des histoires bien ficelées, les librairies en sont pleines, en quoi la mienne vaudrait-elle mieux que les millions d’autres ? Je voulais proposer quelque chose d’original, une petite rupture. Quelque chose que j’aurais formellement inventé. C’est le chapitre XV, qui sort du récit premier degré. Une brisure dans l’ordonnancement du roman, l’intervention d’un motif inattendu, méta-narratif. Dès les premiers lecteurs, certains m’ont dit qu’ils n’avaient pas compris ce chapitre. D’autres ont été amusés. Mais personne n’a crié au génie ni n’a su voir l’innovation radicale proposée… (rires). Il faut croire qu’il ne faut pas exagérer l’importance de ce court passage.

     

    4) Dans quelles conditions avez-vous écrit Cette infortune ? Dans quelles conditions écrivez-vous en général ? (seul chez vous, dans des lieux publics, avec d'autres personnes)

     

    Je l’ai écrit lorsque j’étais en poste à l’Assemblée Nationale. C’était après en avoir fini avec un premier manuscrit, très abouti, qui m’avait retenu longtemps. Un texte où j’avais mis beaucoup de moi-même, écrit dans une certaine solitude. Que j’avais essayé de faire publier. Pour cela, je m’étais efforcé de fréquenter un vieil auteur et éditeur chez Gallimard. Il avait bien aimé mais… C’était trop spécial. Si je veux avoir une chance, m’étais-je dit alors dans ma volonté forcenée d’avoir enfin mon nom sur la couverture d’un bouquin, il faut faire plus simple, accessible, clair, moderne. Mon travail à l’Assemblée me laissait un peu de temps. J’écrivais chez moi, le matin. Évidemment le matin. En sortant des rêves, qui guident encore la main pour quelques temps, et qui font que des phrases que l’on n’a pas pensées sortent d’elles-mêmes sous les doigts. Des images toutes faites, des formules, des idées closes – on a perdu la clé.

     

    Pour écrire, j’ai besoin d’un silence absolu. Le moindre bruit me dérange, il faut croire que j’ai un esprit très balourd et mono-tâche. Donc les lieux publics sont totalement proscrits. Par ailleurs, écrire est plutôt pénible. J’ai une jubilation quand la formule me semble juste et belle, quand une idée me vient, mais globalement, la prose ne jaillit pas comme d’une fontaine, c’est plutôt laborieux. C’est un travail, au sens plein du terme. Je ne le fais pas pour « me vider la tête » comme certains, et je ne pisse pas de la copie au kilomètre. Au contraire, au moment de « Cette Infortune », j’avais de la peine à écrire plus d’une trentaine de lignes dans mon heure d’écriture matinale. J’y revenais parfois ponctuellement dans la journée, mais alors seulement pour modifier, réécrire, triturer ce « dépôt » originel.

     

    L’écriture est un moment de grande solitude heureuse. C’est pourquoi je n’écris plus aujourd’hui : ma vie s’est depuis organisée différemment, et je ne peux plus – je ne veux plus ? – passer des heures devant mon écran, c’est impensable.

     

    5) Cette infortune a-t-il vu le jour à partir de votre imagination et de vos expériences personnelles ou également sur la base d'une documentation recherchée en particulier pour ce roman ? 

     

    Ce n’est pas un scoop : dans un roman, même à travers l’imagination, on met énormément de soi. Ce n’est pas du tout ma vie, mais pourtant c’est ma vie. J’ai été chargé de communication d’un musée d’art contemporain, il m’était facile et naturel de décrire les usages de ce microcosme. J’ai travaillé à l’Assemblée Nationale, et j’avais plein de choses à raconter sur le fonctionnement de la « maison ». Je suis allé plusieurs fois en Grèce, où j’ai rencontré des camarades de Syriza : évidemment, tout ça ce sont des fragments de ma vie. Un autre exemple : l’épisode de la bronca au Théâtre des Champs-Elysées lors de la première de Médée est absolument réel, il a eu lieu tel que je le décris. Et bien des personnages du roman sont des croisements de personnes que j’ai connues. En ce qui concerne le sujet de la prostitution, n’importe qui peut devenir vite connaisseur. Avec internet, des sites vous mettent immédiatement tout ce monde-là sous les yeux, avec ses pratiques et ses codes. Et quiconque fréquente le milieu gay parisien (comme c’est mon cas depuis bien des années) a entendu mille anecdotes sur la prostitution gay. Assez peu de documentation donc, sinon pour vérifier des détails, et pour cela Google suffit. Je ne m’efforce pas de découvrir des choses pour en tirer de la matière littéraire, comme un écrivain voyageur et enquêteur ; je me nourris de la vie réelle, déjà advenue – et ces références culturelles et artistiques, ce sont les miennes, tout simplement.

     

    6) Que traduit le fait que le personnage principal n'est jamais explicitement nommé ? Une volonté d'universaliser son histoire, de favoriser le processus d'identification ?

     

    Exactement. C’est très violent, de donner un nom au narrateur. Je n’ai pas pu. Et puis tellement difficile. Et parfois tellement ridicule. On donne un nom qu’on aime bien au personnage, en croyant que ça le rendra sympathique… Peut-être aussi que c’était pour me permettre de m’identifier à lui, en ne le coupant pas de moi par une identité fictionnelle trop marquée ?

     

    7) Qu'est-ce que « l'infortune », celle de Rimbaud, celle du titre ? N'y en aurait-il pas une multitude, une pour Hilaire, pour Jean-Bertrand, même pour Lila ou encore Gaspard ?

     

    L’infortune, ce n’est pas la malchance. C’est le contraire de la fortune : la pauvreté. Non pas la misère, mais l’absence de richesse, notre condition à nous, aujourd’hui, de post-étudiants précaires, propriétaires de rien, louant des soupentes à prix d’or en vendant notre force de travail. Ce qui est génial dans le vers de Rimbaud, c’est que cette infortune est la condition qui rend possible la liberté. Le livre raconte l’histoire de ce renversement dialectique où la chance d’être riche devient une terrible malédiction. C’est une vision peut-être un peu romantique, celle de « Ma Bohème ». Il va les poches vides mais il est nourri par l’idéal, et il est bien plus heureux, bien plus profond, bien plus aimable que les bourgeois. Tel est aussi mon narrateur une fois qu’il s’est rendu compte que les riches puaient la mort.

     

    8) Quelles ont été vos inspirations pour l'élaboration des personnages ? Avez-vous plutôt puisé dans votre entourage personnel ou dans vos lectures ?

     

    Dans mon entourage, oui. J’ai lu il y a quelques temps Manuel d’écriture et de survie de Martin Page. Dedans, il conseille aux écrivains de ne pas « se venger » des gens réels en les maltraitant dans nos romans. J’ai ressenti de la culpabilité en lisant ça, parce que c’est exactement ce que j’ai fait. Me venger des cons croisés ici ou là, les députés socialistes par exemple. C’est immoral, mais la volonté de tourner les importuns en ridicule est un moteur puissant pour l’écriture. Voilà pourquoi on trouve de la cruauté dans mon texte. Mais il est vrai que mes lectures ont joué également. Le personnage principal est un héros typique de roman de formation, stendhalien et balzacien. Il y a aussi un peu de Bel-Ami en lui.

     

    9) Est-ce que ce roman répondait à une nécessité, un besoin personnel d'écrire, de dénoncer, de révéler, de mettre en lumière des réalités occultées ? Ou bien est-ce le fruit d'une inspiration spontanée, non anticipée ?

     

    J’aurais du mal à concevoir une inspiration spontanée, qui ne serait pas nourrie par les histoires, les espoirs, les rancœurs et les frustrations de la vie réelle…

     

    10) La relation avec Lila est extrêmement forte bien qu'ambiguë : remet-elle en question l'orientation sexuelle du personnage principal ? Ne cherchons pas ici à étiqueter, mais ne va-t-elle pas (beaucoup) plus loin qu'une relation amicale et fusionnelle ? Plus généralement, comment devons-nous comprendre ce rapport de complicité et de séduction entre le personnage principal et les filles/femmes ?

     

    Ici, libre à chacun de se faire son idée. Je ne voulais pas d’un narrateur purement gay. Mon idée, c’est que tout homo est d’abord hétéro. Parce qu’on ne naît pas homo. Parce que comme le dit Sandor Ferenczi, ami et disciple de Freud, tout comme les hétéros refoulent leur composante homo, l’homo refoule sa composante hétéro – et le refoulé fait retour. On le voit aussi dans l’excellent Call me by your name : l’adolescent qui vit si intensément ce premier amour avec un garçon s’entoure en même temps de filles et de femmes, la mère, la meilleure amie, amoureuse impossible, amante à l’occasion, dans le regard duquel se construit un commun désir pour les hommes…

     

    Je voulais casser cette idée mensongère qui a tant eu cours quand j’étais un peu plus jeune, lors des débats sur le Pacs (j’avais quatorze-quinze ans, et je sentais bien que tout cela parlait obscurément de moi) : l’homosexuel serait inférieur à l’hétéro parce qu’il n’arriverait pas à expérimenter « la différence des sexes. » Quelle absurdité. Nous connaissons bien les femmes, bien plus et bien mieux que bien des hétéros. C’est le désir qui brouille les pistes, qui place comme un voile dans la relation. L’absence de désir entre un garçon et une fille permet à l’inverse une relation d’une immense lucidité, ils peuvent regarder ensemble dans la même direction : vers les garçons.

     

    11) Le lien entre le personnage principal et son frère Gaspard aurait-il été le même s'il avait eu une sœur ? La tendance du personnage à transférer ses espoirs et ses regrets en son petit frère aurait-elle été la même ?

     

    Non, vous avez raison.

     

    12) Peut-on dire que ce roman n'est pas un livre sur l'homosexualité mais plutôt sur les homosexualités, sur la façon dont elles sont vécues, mises en actes, acceptées ou rejetées ? En d'autres termes, doit-on y voir les différentes facettes d'une même orientation sexuelle ou l'envisager comme un ensemble d'orientations particulières, individuelles ?

     

    Disons que le narrateur a une palette particulièrement riche d’expériences et de façons de vivre une homosexualité elle-même complexe et contradictoire. Son désir penche pour une forme de soumission un peu maso avec les mecs de son âge, mais sa pratique le porte vers des partenaires âgés qui le vénèrent, et vers une fille avec qui il fait l’expérience de la vie amoureuse. Avec les garçons de son âge, il n’y arrive pas, ça ne marche jamais, la relation n’a pas lieu. La relation narcissique avec un double qui serait aussi beau que lui échoue sans cesse. Parce que le réel, ce n’est pas le fantasme. Et de cette frustration naît plein d’autres choses finalement plus intéressantes que l’accouplement.

     

    13) À Roche-Rousse mais aussi à la télé et quelque peu par le biais de certains personnages, le lecteur se trouve confronté à l'homophobie, bien que celle-ci n'occupe pas une place centrale ici. Durant l'écriture, avez-vous pu envisager de mettre davantage en lumière cette homophobie ? Ou avez-vous voulu la distiller, peut-être la mettre un peu de côté dans le roman afin de focaliser l'attention sur d'autres aspects de l'intrigue ?

     

    Dans les œuvres qui mettent en scène des personnages gays, on a parfois un peu l’impression que l’agression homophobe est un passage obligé. Je pense à J’ai tué ma mère de Dolan, très bon film, mais dans lequel on ne coupe pas à ce motif caricatural. « Au commencement était l’insulte », écrit Didier Eribon : il est vrai que pour nous autres, l’insulte et l’agression sont inévitables et fondatrices. Mais je voulais autre chose. Je voulais décrire un Rastignac, quelqu’un de particulièrement à l’aise dans son corps, comme le sont les gens qui se savent séduisants. Pour ce narrateur qui suscite un désir unanime, l’homophobie n’est bientôt plus qu’un lointain bruit de fond.

     

    14) Seriez-vous prêt à écrire de nouveau ? Dans une tonalité plus politique encore, sur des thèmes similaires ? Pourrait-il y avoir une suite à Cette infortune ?

     

    Ma vie a bien changé depuis le temps où j’ai écrit ce livre, et il n’y a plus aujourd’hui la « base matérielle » qui permettait l’écriture : le temps libre, la relative solitude, le silence. Je partage ma vie avec quelqu’un de bruyant et de peu attentionné dans un appartement d’une seule pièce. Réécrire impliquerait une retraite.

     

    La conclusion de Cette Infortune n’est pas un hasard : le narrateur opte pour l’engagement politique. Ça a été mon cas aussi, je suis sorti de l’écriture vers la politique. Ecrire à nouveau un jour, pourquoi pas, bien sûr. Ça reste une possibilité, j’y pense souvent. Mais ça demeure très abstrait pour le moment. J’observe une chose : quand je dois écrire un texte politique, pour défendre mes idées, j’ai une grande énergie qui afflue, quelque chose qui se tend en moi, je deviens prolixe, intarissable, passionné. Mais pour la fiction, c’est une autre affaire… Et cette opposition entre fiction et politique, je la retrouve dans mes lectures : j’ai passé l’année dernière à lire des dizaines de bouquins d’histoire, notamment sur la révolution russe dont on fêtait le centenaire. J’étais happé, passionné. Mais les romans, quelle douleur, quelle difficulté, quel ennui… Je n’y arrive plus. La fiction est à mes yeux comme démonétisée. Donc non, je ne crois pas à l’idée d’une suite à Cette Infortune.

     

    15) Pourquoi le choix d'une narration à la première personne et non d'un narrateur omniscient à la 3ème personne (déjoué dans une certaine mesure au chapitre XV) ?

     

    Il était hors de question d’adopter un dispositif littéraire du XIXe siècle, avec narrateur omniscient, extérieur à la diégèse, relatant des actions déjà accomplies. La narration à la première personne et au présent d’une action en train de se faire était pour moi non-négociable. On ne peut pas refaire dans les années 2000 un roman à la manière de Balzac, ça ne me paraît même pas pensable. Et le chapitre XV, de ce point de vue, ne déjoue pas la narration à la première personne pour régresser vers la troisième, mais au contraire pour exploser la narration et mettre en cause le rôle du narrateur et même de l’auteur, comme si le livre s’écrivait de lui-même par délibération démocratique. Si l’on veut être progressiste, il faut l’être aussi en littérature.

     

    16) Ce livre est-il censé porter quelque espoir, nous rendre optimistes, ou avant tout dépeindre de façon plus objective, « réaliste » ?

     

    Pour moi, ce livre est censé permettre au lecteur de jubiler. Le héros prend conscience de la tâche qui nous incombe : s’engager en politique pour changer le monde, œuvrer au partage des richesses, abattre le capitalisme… Faire la connaissance de camarades de luttes, le tout en expérimentant l’amour. Politique rimbaldienne. Quand on pense que le jeune poète a soutenu la Commune de Paris ! Voilà l’horizon proposé. Mais cet optimisme prend corps sur le fond d’un réalisme absolu : c’est le monde tel qu’il est, sans fard ni faux-semblant, dans son injustice obscène, qui nous commande cet engagement révolutionnaire.


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