• Mathis et Eloïse

    Pas besoin d'avoir participer à un de mes concours, ni d'avoir écrit un chef-d'oeuvre de 800 pages, pour pouvoir, à l'aide d'un simple mail (auteurs.en.herbe@gmail.com) m'envoyer une histoire, un poème, même une vignette de BD-gag. Une création, quelque chose qui est de votre imagination, de vos propres mains ! Aucun jugement ne sera toléré car il est déjà très courageux d'oser présenter quelque chose de personnel en public! Faîtes le premier pas! Les autres suivront petit à petit !!! =D

  • Mathis, onze ans, des cheveux assortis aux yeux, bruns. Des pieds pointure quarante, un père, une mère. Et une vie… 

     

     

     

    Vendredi 18 septembre. 19 heures 27.

     

    Marron…

     

    Aujourd’hui, je me suis fait exclure du cours. Encore. C’est la troisième fois cette semaine. J’en ai marre. 

    C’était même pas de ma faute en plus ! C’est Solal qui a envoyé une gomme sur mon épaule. Tu voulais que je fasse quoi ? Que je lui sourie et la lui rende ? Non. Je l’ai fourrée dans ma trousse, et j’ai attendu. J’attendais d’autres tentatives de sa part, bien sûr. Il n’est pas du genre à abandonner, Solal. L’ignorer, ça ne marche pas. J’ai déjà essayé. Et puis, il a toute sa bande de copains toujours avec lui. Moi, je suis seul. Seul, seul, seul. Pas d’amis à l’horizon.

    Le deuxième projectile n’a pas tardé à arriver. Sur ma joue. Il vise bien, Solal. C’était un papier roulé en boule. Je l’ai ouvert, plus par habitude que par curiosité. 

    «Sale noir, t’as rien à faire ici, rentre chez toi !»

    Et d’autres insultes que je n’écrirai pas sur tes pages. Je ne suis même pas noir, je suis métis. Enfin, c’est ma mère qui est métisse, et mon père, il est blanc. Je suis “café au lait”, en fait.

    Je me suis retourné et je lui ai renvoyé son mot. Dommage, je l’ai raté. Et la prof d’histoire m’a crié qu’elle ne voulait pas savoir ce que j’avais lancé, puis elle m’a ordonné de sortir. C’est ce que j’ai fait, bien sûr. La dernière chose que j’ai vue en fermant la porte de la classe, c’est la sale figure de Solal, illuminée, triomphante. 

    Donc bref, je commence à m’en faire. C’est pas juste. 

    Grand-père dirait “La vie n’est pas juste, Mathis, la vie n’est pas juste...”

    Bon.

     

     

    22 heures 02.

     

    Violet…

     

    Un jour, Nawel t’a lu. Nawel, c’était mon meilleur copain en primaire. Il se croyait toujours le plus fort, mais je l’aimais bien quand même. Maintenant, il est en internat. Je ne l’ai plus vu depuis qu’il est parti là-bas.

    Donc, un jour, en primaire, mon meilleur copain est venu à la maison, et il t’a trouvé. Il a pouffé en voyant mon nom écrit sur ta couverture. Il s’est moqué de moi. Avant que je crie et te reprenne, il a eu le temps de lire quelques phrases. Sur le moment, je l’ai détesté. Dire que c’était mon meilleur ami… Mon seul ami, d’ailleurs. Dommage qu’il soit parti en internat. Il m’aurait défendu contre Solal.

    Heureusement, Solal et sa bande, je les ai sur le dos seulement depuis cette année. En primaire, je n’étais pas avec eux. 

    C’est juste depuis ce jour, il y a quelques semaines. Le jour de la rentrée, en fait. Solal m’a immédiatement repéré. Le souffre-douleur idéal. Moi. 

    Et depuis, je me le tape tous les jours. 

    Bonne nuit.

     

     

    Lundi 21 septembre. 16 heures 09.

     

    Jaune…

     

    Solal m’a encore embêté aujourd’hui… Il était avec Maxime et Laurent. Tous les trois, ils m’ont coincé dans un coin de la cour et ils m’ont insulté, pas trop fort pour que les surveillants n’entendent pas. 

    Ils ne m’ont pas touché, ils ne m’ont pas frappé. Mais ils ont quand même réussi à me blesser. 

     «Tu fais quoi ici, sale noir ?

    • Tu devrais rentrer dans ton pays. Fous le camp !
    • Ouais, fous le camp, on veut plus te voir ! Babouin !
    • Bouh ! Va-t-en, casse-toi.» 

    Je ne demandais pas mieux que partir. Je me suis enfui de ce petit groupe de sauvages. Et durant tout le reste de la journée, j’ai fait bien attention à ne pas les croiser. À la fin des cours, je suis rentré chez moi le plus vite possible pour ne pas les voir. Ou plutôt pour qu’ils ne me voient pas…

    Voilà ma super journée. 

     

     

    Mardi 22 septembre. 20 heures 17.

     

    Rouge…

     

    Alors là, ça commence à bien faire ! Déjà, à l’école, ils m’ont insulté. Comme d’habitude, je devrais dire. Ils ne m’ont pas coincé comme hier, mais ça ne les a pas empêchés de m’embêter.

    Quand je dis “ils” je suppose que tu comprends. Solal, Laurent, Maxime et d’autres qui se sont joints à eux.

    Puis en rentrant à la maison, quand j’ai lancé mon cartable dans l’entrée un papier en est tombé. Je l’ai déplié, super curieux de savoir ce que c’était. Une lettre d’amour ? Un mot de soutient ? Les réponses d’un exercice ?

    Non.

    C’était une photo de babouin, avec marqué au feutre au dessus : «Voici Mathis».

    J’aurais peut-être dû pleurer. Je ne l’ai pas fait. J’ai éclaté d’un rire bruyant et faux qui n’était pas le mien. Je voulais les narguer, même s’ils n’étaient pas là. Leur montrer que ça ne me faisait rien. 

    Et je le veux toujours, d’ailleurs. Sauf que ça ne me fait pas “rien”. 

     

     

    Mercredi 23 septembre. 15 heures 47. 

     

    Turquoise…

     

    Maman m’avait préparé mon plat préféré, quand je suis rentré vers midi et demi. Épinards-Poulet-Patates. Et en dessert… Litchis !

    Bon, au lieu de parler de mon ventre, parlons plutôt de ma journée. Elle s’est passée aussi mal que les autres, mais comme elle était plus courte – on est mercredi – ça a été. 

    Je ne comprends pas pourquoi il y a le racisme. C’est ma faute à moi si mon grand-père maternel est né au Togo ? Et puis en quoi ce serait une faute, en fait ? 

    J’ai demandé tout à l’heure à Maman. Elle m’a expliqué que le racisme, ce sont les gens qui sont jaloux, parfois, mais surtout qui ont peur. Peur de la différence. 

    Je suis censé rire ? Solal qui a peur de moi, ça, c’est la meilleure ! Non, c’est moi qui ai peur de lui, pas le contraire. 

    Quand j’ai ouvert mon cahier pour finir mon exercice de maths, tout mon cahier était noirci. Gribouillé, saccagé. Des traces de bic partout. Même les pages blanches avaient été raturées. J’ai pris un autre cahier, j’ai recopié de l’ancien tout ce qui était encore lisible et j’ai fini mon exercice. Bien sagement.

    Et là, en ce moment, en te l’écrivant, je me trouve bête. Soumis, victime, et tout ce qu’on veut. J’aurais dû crier de rage. Déchirer le cahier de toutes mes forces. Mais non. Pas du tout. 

    Pffff…

     

     

    Jeudi 24 septembre. 23 heures 22.

     

    Gris…

     

    Je ne veux plus aller à l’école. Ce matin, quand je suis entré dans la classe, j’ai vu les visages de ceux de la bande à Solal. Souriants. J’ai eu un mauvais pressentiment. 

    Déjà, le prof n’était pas encore là, et pourtant, la classe était calme. Et puis il y avait les visages de Solal & Co. Ils disaient tout, ces visages. 

    Quand j’ai enfin trouvé ce qu’ils avaient fait, j’ai failli pleurer. Je me suis mordu l’intérieur des joues le plus fort possible. Ça m’a fait mal, mais au moins, je n’ai pas pleuré.

    Ils l’avaient écrit en grand au tableau. 

     «Mathis est un sale babouin, il ne se lave qu’une fois par an, et il pue.»

    En dessous, ils m’avaient dessiné. Un singe qui criait “ouh, ouh” et qui se grattait la tête. Mmmhm.

    Magnifique.

    Avant que le prof arrive, ils ont vite effacé le tableau. Ils avaient tout prévu. En retournant à sa place, quand le prof de sciences est arrivé, Solal m’a lancé un regard méchant et passé son doigt sur sa gorge. Un signe que j’ai vite compris : si je parlais, “couic”.

    Ça m’a fait vraiment peur. De quoi est-il capable, ce gars-là ?

     

    Dans la cour de récré, ils se sont réunis autour de moi. Et ils m’ont insulté de tous les noms. Il y en a même que je ne connaissais pas. Tout le monde nous regardait. Personne ne m’aidait. J’ai tenu bon.

    Par contre, le soir, dès que j’ai fermé la porte de la maison derrière moi, j’ai fondu en larmes. Avant même de déposer mon manteau. J’ai versé toutes les larmes que j’avais retenues pendant la journée.

    Je n’en peux plus. Au secours ! 

     

     

    Vendredi 25 septembre. 17 heures 57.

     

    Ocre…

     

    Le week-end, enfin ! J’attendais impatiemment la dernière heure de cours. J’ai voulu sauter de joie quand j’ai entendu la sonnerie. Mais Solal ne m’en a pas laissé le temps. Il est venu me bloquer à la sortie de la classe. 

    Puis il m’a dit les dents serrées :

    « Tu vas voir, ce week-end, on va pas t’oublier. »

    J’ai un peu flippé sur le moment, mais je me raisonne en te le disant. Comment pourraient-ils me faire du mal pendant le week-end ? Il faut juste que je n’aille pas au parc ni dans les alentours de l’école. En fait, je ne dois pas sortir de chez moi.

    Cool…

     

     

    22 heures 58.

     

    J’en ai parlé à Papa, de Solal, de sa bande, de leurs insultes, de la menace, de tout. Il m’a regardé pendant  environ dix secondes, sans parler. Je me suis rappelé du doigt de Solal sur sa gorge, et, d’un coup, j’ai regretté d’en avoir parlé à Papa. Mais je n’ai pas eu le temps de me rattraper, il m’a enseveli sous une avalanche de questions.

    « Ils sont combien à t’insulter comme ça ? Ils t’ont frappé ? Tu en as parlé à tes professeurs ? Il a quelle âge, ce Solal ? Depuis quand ils t’insultent ?

    • Euh… Je sais pas… Ils ne m’ont pas frappé, je n’en ai pas parlé à mes profs… Je sais pas combien ils sont… Solal, il doit avoir… euh… comme moi, 11 ans… Ou peut-être 12… Et…
    • Il faut en parler au directeur. C’est inadmissible ce que font ces garçons ! »

    Quand Maman est rentrée de son travail – elle est pharmacienne – mon père l’a fait asseoir dans le salon. Moi, j’étais un peu mal à l’aise. Je me doutais de la réaction qu’elle allait avoir. Elle allait sûrement pleurer. Elle est très sensible sur les histoires de racisme…

    Elle a pas réagi comme je pensais. Papa a pris soin de tout lui raconter calmement, sans dramatiser. Maman l’écoutait attentivement, en me jetant des coups d’œil de temps en temps.

    Quand il a fini, Maman m’a regardé longuement, une lueur de tristesse dans les yeux. Pas de larmes. Juste cette lueur, triste.

    Puis elle m’a demandé d’une voix un peu rauque :

    «Et… ça va ?»

    Je n’ai pas répondu, j’ai hoché la tête, avec un sourire pour la rassurer. 

    «Tu veux qu’on en parle au…

    • Non ! Surtout pas, ne faites rien… S’il vous plait !
    • Euh… Bon. D’accord. Tiens-nous au courant, Mathis. Hmm ?»

    Je suis monté dans ma chambre en esquivant la question. Pour t’écrire. Et me voilà. 

    Je dois aller étudier, maintenant, je te laisse. Je suis sûr que je ne vais pas réussir à me concentrer…

     

     

    Dimanche 27 septembre. 9 heures 13.

     

    Bleuté… 

     

    Hier, mes parents ont été assez sympas avec moi. Ils m’ont laissé me lever vers dix heures du matin. Papa a fait sa spécialité : des pancakes. Miam ! Et Maman m’a aidé à étudier mon vocabulaire de latin. 

    Par contre, ils ont été impitoyables sur l’heure du coucher. Sept heures et quart. C’est tôt, hein ! Mais ils disaient que j’avais besoin de dormir après “toutes ces émotions”. J’ai protesté un peu, mais je savais que c’était eux qui auraient le dernier mot. 

    Ce matin, je me suis levé tôt. La faute à Papa et Maman. Na ! 

     

    C’est peut-être bizarre pour un garçon d’écrire dans un journal… Mais moi, je le fais. Je fais rien de mal, quand même ? Je fais un truc de fille. Et alors ? C’est un peu énervant ce classement fille/garçon. Mais bon… 

     

     

    16 heures 46.

     

    Pas de repos pour moi aujourd’hui. Snif. J’ai trouvé dans la boîte aux lettres une dizaine de feuilles, pas timbrées, sans enveloppes. Elles étaient remplies d’insultes et de dessins de babouins. Pour moi. Merci les amis… 

    Solal avait tenu sa promesse. Il ne m’avait pas oublié. 

    Maman a vu les feuilles. Elle les a lues, puis les a déchirées en petits morceaux avant des les jeter.

     

     

    Lundi 28 septembre. 17 heures 03.

     

    Doré…

     

    Journée très bizarre. Quand je suis arrivé en classe, Solal m’attendait. J’ai eu peur et j’ai essayé de l’éviter. Mais il m’a rattrapé et m’a dit : 

    «Eh, salut Mathis, ça va ?»

    C’est pas une blague. Il m’a vraiment dit ça. J’ai été vraiment choqué. Ses copains sont aussi venus pour me dire bonjour. Je ne comprenais plus rien du tout. Quoi ? Ils n’étaient plus racistes ? Ils ne me traitaient plus de babouin ? J’avais la désagréable impression d’avoir raté un épisode. Mais je les ai laissés faire, je n’allais quand même pas leur rappeler qu’ils étaient censés être méchants.

    Et ça a continué comme ça toute la journée. 

     « Mathis, tu va t’asseoir où ? 

    • Tiens, tu veux passer devant moi ?
    • Regarde, je t’ai gardé une place.
    • Tu veux mon dessert ?»

    Incompréhensible, mais amusant. C’est chouette de se faire chouchouter, d’être aimé.

    Et même quand Maman est venue me chercher en voiture, ils ne se sont pas moqués.

    Bizarre, bizarre, autant qu’étrange…

     

     

    Mardi 29 septembre. 19 heures 24.

     

    Brunâtre…

     

    J’ai compris. Les salauds. Je les déteste. Les espèces de… !

    Mais je vais te raconter dans l’ordre. Commencer par le commencement.

     

    Je suis arrivé à l’école, comme d’habitude. Solal et sa bande m’ont bien accueilli, comme hier. Toute la journée s’est bien passée, comme un rêve. Ils ont tous été gentils.

    Jusqu’au moment où…

    Quatre heures et demie, je suis sorti de l’école, seul. Et eux, ils m’ont tout simplement attaqué. Parfaitement. Oui, oui. J’avais quitté l’école depuis à peine cinq minutes. Ils m’ont sauté dessus.

    Ils m’ont bloqué contre un mur. Deux d’entre eux, dont Laurent m’ont tenu les épaules en serrant très fort. J’étais coincé. Foutu.

    Solal m’a crié :

    «Tu leur as tout balancé, hein ! P’tit con. J’t’avais dit que tu serais “couic”  si tu leur disais. T’as fait le choix de mourir, tant pis pour toi. Babouin !

    • Ouais, tu vas crever, conard !
    • Sale noir ! 
    • T’as rien à faire ici !»

    Je n’ai rien compris. Mais ils ne m’ont pas laissé le temps de réfléchir. 

    Solal m’a frappé le premier. Je n’ai pas vu son poing arriver. Paf ! Mon nez a saigné comme une fontaine. Mon T-shirt est devenu brunâtre. Solal a souri. Un vrai sourire, franc. Il avait l’air vraiment heureux. Et moi, mon nez pissait le sang. 

    Maxime a frappé en deuxième, coup précis et vif à mon genou. J’ai commencé à pleurer. La douleur était insupportable. Le sang de mon nez se mélangeait à mes larmes. C’était dégoutant.

    J’ai lancé un coup de coude dans les côtes d’un gars. Je n’ai pas vu son visage. Je frappais au hasard, n’importe où. J’ai senti une douleur au ventre, j’ai pleuré plus fort. 

    Enfin, un monsieur est sorti de la maison devant laquelle Solal m’avait coincé. Il a hésité quelques secondes – un gars a eu le temps de me flanquer un coup de pied. Puis, il s’est décidé, et a hurlé sur Solal, qui a sursauté. Le monsieur a écarté les garçons de moi, puis il les a chassés.

    Il m’a fait entrer dans sa maison, sans me demander mon avis, puis a fermé la porte. Je n’avais pas trop le choix. Il m’a nettoyé le nez, m’a passé un autre T-shirt et m’a préparé un chocolat chaud. Il n’a pas posé de questions. Moi, je me demandais ce que je faisais ici, chez un monsieur que je ne connaissais pas, avec un T-shirt trop grand pour moi. 

    Quand mon bol de chocolat a été vide, le monsieur m’a demandé le numéro de téléphone de mes parents. J’ai donné celui de mon père. 

    Papa est venu me chercher au bout de vingt minutes. Je n’ai pas sauté dans ses bras. Je lui ai pris la main et j’ai dit au revoir au monsieur. Papa l’a remercié, encore et encore.

    Je lui ai tout raconté, arrivé à la maison. Je pleurais en parlant. Puis il m’a demandé :

    «Tu veux venir sur mes genoux, Mathis ?

    • Oui…
    • Allez viens. C’est fini.
    • Je ne… – hoquet – …comprends pas. Je n’avais rien dit aux professeurs. Je l’ai juste dit à vous.
    • C’est nous qui avons appelé le directeur de ton école. Nous n’aurions peut-être pas dû… 
    • Quoi ?! C’est… C’est vous ! Oh, je vous déteste ! Je vous avais dit de ne pas le faire ! »

    J’ai sauté des genoux de Papa. Mon hoquet était parti. J’étais furieux, et je le suis toujours. Pourquoi ils ont fait ça ? C’est leur faute, si Solal est sa bande m’ont frappé ! Je les déteste, je les déteste !

     

    Tout s’explique, alors. Voilà pourquoi Solal et sa bande étaient gentils, hier et aujourd’hui. Parce qu’il y avait les professeurs qui veillaient. Ils savaient qu’à la moindre méchanceté, ils seraient pris. Mais dès qu’ils ont pu, ils se sont vengés. 

    Les salauds. Je les déteste. Je déteste tout le monde. 

    Je ne peux pas retourner à l’école. Je ne veux pas retourner à l’école.

    Je suis mort.

     

     

     

    Mercredi 30 septembre. 10 heures 11.

     

    Lilas…

     

    Je ne vais pas en classe aujourd’hui. Papa et Maman ont trouvé que j’avais raison, qu’ils n’auraient pas dû prévenir le directeur sans me demander. Ils se sont excusés. Et ils ont bien voulu que je n’aille pas à l’école pour le moment. Je sais que c’est temporaire, mais c’est déjà bien…

    Une pause pour mon moral. Je ne regarde pas dans la boîte aux lettres. Je suis devant la télé, j’ai coupé le son pour t’écrire. 

    En fait, je me rends compte que, à part Nawel, personne n’est au courant que je t’écris. Et c’est très bien come ça. Papa m’enverrait voir un psychologue, il dirait que c’est mieux qu’un journal. Je te préfère toi. Tu ne me juges pas, tu n’es pas payant, et je peux t’écrire quand je veux. Tu es beaucoup mieux.

    Je revois sans arrêt la scène d’hier soir dans ma tête. Sans faire exprès, sans le vouloir. Solal, son sourire, la douleur à mon nez, la pression sur mes épaules, la douleur à mon genou et mon ventre, mes larmes, les paroles de Solal et des autres. L’intervention du monsieur, le T-shirt trop grand, le chocolat chaud, puis l’arrivée de Papa.

     

    Je ne pourrai jamais retourner à l’école. Sinon, ils me frapperaient tous les jours. Je vais finir ma vie, enfermé dans la maison de mes parents.

    Emprisonné.

     

     

    Jeudi 1 octobre. 16 heures 34.

     

    Vert… 

     

    Ce matin, Maman m’a fait visiter une école. C’était bizarre de voir des élèves en cours alors que moi, j’étais avec ma mère. Elle avait l’air pas mal, cette école. Un peu trop loin de notre maison à mon goût, mais bon. 

    Maman a parlé longuement avec la directrice, moi j’étais à côté, assis, et je répondais aux questions qu’on me posait, comme un robot.

    « Quel âge as-tu, jeune homme ?

    • Onze ans.
    • Et pourquoi changes-tu d’école en début d’année ?
    • Ma mère vous l’a déjà dit
    • Mais toi, qu’en penses-tu, jeune homme ?
    • Je pense que ça va recommencer ici avec d’autres personnes.
    • Hmhmm. Et, euh, es-tu bon à l’école, dans l’ensemble ?
    • Oui, je pense.
    • Donc tu penses pouvoir “prendre le train en marche” ?
    • Euh… Oui.
    • Que penses-tu de notre école, en la voyant juste comme ça ?
    • Pas mal. Un peu petite mais pas mal.
    • D’accord… »

    Tout en me parlant, la directrice m’observait. Elle m’examinait, plus précisément. Je me sentais tout nu.

     

    Demain, j’irai dans cette nouvelle école. Les démarches à faire pour m’inscrire ne sont pas finies, mais la directrice a proposé que je vienne déjà demain. Elle trouvait inadmissible que je n’aille pas à l’école durant plus de trois jours. 

    Bref, demain je suis transvasé là-bas. Maman m’emmènera en voiture pendant les premiers mois. 

     

    Demain : nouvelle vie.

     

     

     Vendredi 2 octobre. 17 heures 20.

     

     Roux…

     

    Je suis allé dans ma nouvelle école ! J’y suis allé !

    Je te raconte…

    Comme prévu, ce matin, vers 7 heures 45, départ pour l’école. Je suis arrivé, timide, dans la petite cour de cette petite école. Certains élèves se sont retournés, étonnés de voir un nouvel élève. Ils n’ont pas été méchants, mais pas tellement gentils non plus. Indifférents, je dirais. 

    Les cours se sont bien passés. Je n’ai rien dit durant toute la matinée, mais les profs étaient sympas avec moi. 

    Puis, la cloche du début de récréation a sonné. Une grosse cloche d’église, rouillée, qui faisait un son très grave. Genre vieux film en noir et blanc. 

    Je me suis assis dans un coin de la cour, et j’ai regardé les autres jouer. En fait, j’étais jaloux. J’observais un match de foot, quand une voix m’a fait sursauter.

    «Tu es nouveau ici, non ?»

    Une fille rousse. Taches de rousseurs partout sur le visage, jusque dans le cou.

    « Oui… Oui je suis nouveau. 

    • Tu t’appelles comment ?
    • Mathis.
    • Ben, tu ne me demandes pas comment je m’appelle ?
    • Euh… Si, si. Comment tu t’appelles ?
    • Eloïse !»

    Elle a rigolé. 

    Ses yeux verts sont magnifiques quand elle rit. Et ses cheveux…

    Roux.

     

    Eloïse.

    Magnifique journée.

     

     

     

     

     

    Mathis a encore rempli plusieurs carnets dans sa vie. Mais jamais il ne s’est relu. Jamais il n’a été corriger son passé. Il l’a laissé tranquille, qu’il soit bon ou mauvais. 

    Et il a vécu dans le présent. 

     

     

    Eh, oui, un garçon peut écrire un journal intime...

    Absolument !

     

     

                                                                                                              Eloïse.

     

     

     

     


    2 commentaires
  • Vendredi 02/10. 18 : 06.

     

    La directrice ne nous avait pas prévenus ! Un nouveau est arrivé dans l’école aujourd’hui. Enfin, je vais te raconter ma journée dans l’ordre.

    Je suis arrivée en retard. Ces temps-ci, j’arrive souvent en retard. Je ne fais pas exprès, pourtant. Donc, voilà, je suis arrivée dans la classe après les autres. Je déteste ce moment, parce que tous les élèves me regardent quand j’entre. Ils ne me regardent pas méchamment, mais je n’aime pas.

    La prof de maths m’a un peu grondée, puis j’ai été m’asseoir à la place qui restait. Les cours se ont passés normalement, c’est à dire qu’ils étaient ennuyeux.

    Puis, il a été temps d’aller en récréation. C’est là que je l’ai vu. Le nouveau. Les autres n’avaient pas l’air étonnés. Ils avaient dû le voir le matin. Moi pas. Il était là, assis par terre, dans ses pensées. Il observait je en sais quoi, mais je m’en fichais. Je pense que je lui ai fait peur en lui posant une question débile.

    « Tu es nouveau ici, non ? »

    Je me sentais gourde, bête et moche. Pourtant, ça ne m’arrive presque jamais. Je me suis sentie gênée de l’avoir tiré de ses pensées. Il m’a répondu d’une petite voix.

    « Oui… Oui je suis nouveau.

    • Tu t’appelles comment ?

    • Mathis.

    • Tu ne me demandes pas comment je m’appelle ?

    • Euh… Si, si. Comment tu t’appelles ?

    • Eloïse ! »

    Ma voix était fausse, et mon rire nerveux. Il n’a pas eu l’air de le remarquer… Je n’avais pas voulu le mettre mal à l’aise en lui posant cette question… Elle était sortie toute seule. Si il ne me demandait pas comment je m’appelle, c’est qu’il ne voulait peut-être pas le savoir.

    Il m’a souri poliment. Pas de fossettes sur ses joues « café-au-lait ». Ça n’était pas un vrai sourire, un sourire franc. Ça m’a rendue triste, alors je suis partie. Je l’ai laissé là, tout seul, assis en tailleur sur le bitume.

    Je n’ai pas vraiment de copines. Il y a bien un groupe de filles avec lesquelles je reste parfois, à la récré, mais ce ne sont pas des copines. Encore moins des amies. Je suis trop bizarre pour elles. Pour tout le monde, d’ailleurs.

     

    Alors, quand j’ai laissé Mathis, je me suis retrouvée seule. Pour ne pas en avoir l’air, j’ai marché dans la cour en faisant semblant de chercher quelqu’un. J’étais sûrement ridicule.

    Je suis comme ça, moi. Ridicule, bizarre, extravagante, étrange, évadée… Certains disent même que je suis fantastique. Mais dans le sens « sorcière, créature bizarre ».

    Bon, je m’égare. J’étais en train de raconter ma journée. Quand la récréation s’est terminée, tout le monde est retourné en cours. Normal. Moi, en cours de Latin. L’option principale que j’ai choisie. Et, tiens, tiens, Mathis était là. Miracle, coïncidence, ironie du sort, ou tout ce qu’on veut… Mails il était là. Il attendait devant la porte du local de Latin. Tous les autres discutaient, riaient ou mangeaient quelque chose en cachette. Lui, il était debout, ses cours contre son ventre. Il avait l’air perdu, complètement perdu. Le pauvre. J’ai eu pitié de lui, sur le moment.

    Nous sommes entrés. Enfin, les autres sont entrés. Moi, mes jambes ne voulaient plus avancer. Elles avaient oublié comment on fait. J’attendais qu’il entre, je pense. Je voulais m’asseoir à côté de lui, sans le savoir. Mais je ne faisais pas exprès !

    Il s’est enfin décidé à rentrer avant moi. Je l’ai suivi. Il s’est assis dans le fond. Je crois qu’il ne voulait pas se faire remarquer. C’est pas comme moi ! Je me suis assise à côté de lui. J’étais complètement timbrée. M’asseoir à côté d’un gars que je ne connais pas ! Il m’a regardé seulement une fois, quand ma gomme est tombée à côté de sa chaise. Il a regardé la gomme, m’a regardée, puis il a ramassé la gomme. Ce gars est vraiment bizarre…

    Je me demande pourquoi il a changé d’école, comme ça, en début d’année… Je lui demanderai, un jour.

    Enfin, j’essayerai…

     

    Au revoir, Jim.

     

     

    Lundi 05/10. 17 : 14.

     

    Je ne t’ai pas écrit du week-end, Jim… Désolée. Je préfère te raconter ce que j’ai fait pendant la journée, et comme le week-end, je ne fais rien…

    Bon, bref. Aujourd’hui Mathis était encore là. Evidemment. Heureusement qu’il ne change pas d’école tous les jours ! Le pauvre. Je me demande encore ce qui a pu le faire changer d’école. Je n’ai pas osé lui demander. Par contre, je lui ai parlé. Ce n’est pas lui qui a engagé la conversation. C’est moi. Je fais tout le travail, dis donc !

    « Euh… Salut.

    • Bonjour. C’est toi qui es venue me voir, hier ?

    • Oui, oui, c’est moi. Tu es en Latin, non ?

    • Oui. »

    La conversation s’est arrêtée là. Je me sentais débile, mais débile ! Je suis la reine des questions à réponses évidentes. Ben oui, il est en Latin, je l’ai vu. Je me suis même assise à côté de lui. Alors pourquoi j’ai posé cette question ?! Il me prend sûrement pour une folle ou une amnésique, maintenant…

    Bon je te laisse, je dois aller chez ma psy. Je n’ai pas envie d’y aller.

     

     

     

     

     

    21 : 54.

     

    Liza m’a accueillie gentiment, comme d’habitude. Elle est parfaitement ponctuelle, c’est pas possible. Elle ne serait en retard pour rien au monde.

    Je me suis assise sur le pouf habituel, le rouge. Elle s’est assise en face de moi, de l’autre côté de la table. Comme d’habitude. Elle est trop précise, ponctuelle et répétitive. Je trouve qu’elle ne fait pas beaucoup d’efforts pour me mettre à l’aise, dans ses gestes. Mais ses paroles rattrapent le coup.

    Donc voilà, on a commencé à parler. Ou plutôt, c’est elle qui a commencé.

    « Bonjour, Eloïse. Alors, comment tu vas aujourd’hui ?

    • Pas mal, ça va, pas trop mal.

    • Tu es sûre ?

    • Oui, oui… Enfin…

    • Quelque chose te tracasse ?

    • Oui, enfin non, je ne sais pas…

    • Tu ne sais pas ?

    • Il y a un nouveau garçon qui est arrivé à l’école.

    • Un nouveau garçon ?

    • Oui. Depuis hier. Enfin, vendredi.

    • Hm. Et alors ?

    • Ben, je lui ai parlé. Mais il est bizarre…

    • Bizarre ?

    • Oui.

    • Comment ça ?

    • Ben il ne parle pas beaucoup, il est souvent dans ses pensées…

    • Et c’est bizarre ?

    • Euh, oui. Je trouve. Je me demande pourquoi il a changé d’école comme ça, au début de l’année…

    • Tu lui as demandé ?

    • Non. Il est intimidant. J’ose pas trop.

    • Demande lui avant ton prochain rendez-vous avec moi, d’accord ?

    • Euh…

    • C’est ta mission. Tu as une semaine, ça te va ?

    • Ben… D’accord… Mais…

    • Eloïse, je suis désolée, mais j’ai un autre patient après toi. On se revoit la semaine prochaine ? Allez, au revoir.

    • Hmm… »

    J’ai rangé le pouf dans un coin puis je suis partie. Elle m’énerve, des fois, Liza. Elle est trop ponctuelle, et elle ne parle presque pas : elle pose des questions, elle répète ce que je dis. À chaque fois, la plus longue phrase qu’elle sort, c’est la dernière, pour me chasser. Sympathique, hein ?

    Bon allez, je dois dormir. À demain, Jim.

     

     

    Mardi 06/10. 19 : 37.

     

    Coucou Jim. Je suis allée à l’école. Je n’étais pas en retard. Dis moi bravo !

    Bon voilà, je suis entrée en classe en même temps que les autres. Je me suis assise devant, après une petite hésitation. J’ai hésité à me mettre à l’arrière. C’est dingue comme ce garçon me change. Avant, je n’hésitais jamais. Je me mettais toujours devant. Pour me faire remarquer…

    Bon, les cours, les profs, la routine, quoi ! Et puis la récréation. Je la redoutais un peu… Il y avait ma mission à accomplir. Lui demander pourquoi il avait changé d’école, comme ça, subitement. Je me suis approchée de lui. Je voulais que ce soit lui qui engage la conversation, cette fois. Aucun de nous deux ne parlait. On avait l’air malins. J’ai eu l’impression qu’il avait peur. Peur de quoi ? Peur de qui ? De moi ? Non…

    J’ai fini par, moi, parler en première…

    « Pourquoi… euh… pourquoi tu as…

    • Euh, pourquoi j’ai quoi ?

    • Pourquoi tu as… euh… En cours de Latin, pourquoi tu parlais pas ?

    • Ah. Oh, pour rien. J’avais rien à dire. »

    Je ne le croyais pas. Mais je ne savais pas comment lui faire cracher le morceau. Je tournais autour du pot… J’aime bien ces expressions.

    « Mais… euh… Pourquoi tu… Pourquoi t’es nouveau ?

    • Ben… Parce que… Parce que je suis arrivé il y a pas très longtemps…

    • Oui, mais… Pourquoi t’as changé d’école, je veux dire.

    • Ah, ça. Pour rien. C’est pas tes affaires !

    • Pardon… je, euh… Désolée, pardon… Je m’en vais. »

    J’avais réussi à poser la question, mais il ne m’avait pas répondu. Je suis partie, déçue et triste. Pourquoi chaque fois que je lui parle, après je suis triste ?

    Dis moi pourquoi, Jim.

     

    Mercredi 07/10. 14 : 22.

     

    Je ne sais plus qui je suis, ni ce que je veux. Pourquoi je veux absolument découvrir la raison pour laquelle il a changé d’école ? Pourquoi j’hésite avant de me mettre devant ?

     

    Aujourd’hui, je ne lui ai pas parlé. C’est lui qui m’a parlé ! Youpie !

    « Salut. Désolé de t’avoir chassée, hier. Je…

    • Non, c’est rien. Je ne te parlerai plus de… ton changement d’école.

    • Ah, mais… D’accord. Merci. Je suis pas encore prêt.

    • Hmhm. »

    En sortant de l’école, je lui ai demandé si il voulait venir chez moi. Il a accepté, si sa mère l’emmenait.

    Donc il vient à trois heures, cet après midi. C’est drôle comme on devient vite amis. Peut-être parce qu’on était tous les deux seuls… Il arrive dans environ une demi-heure !

     

     

    15 : 09.

     

    Il est venu, comme prévu. Bah, oui, hein ! Il allait pas ne pas venir, quand même.

    Il n’a pas sonné, il a toqué. Bizarre, parce qu’on a une sonnette. J’avais un peu le trac. Le premier garçon (à part mes cousins) qui vient à la maison ! J’ai été lui ouvrir.

    « Salut.

    • Salut.

    • Euh, ben entre.

    • Oui, oui. C’est grand chez toi.

    • Non, pas tellement. Tu trouves ?

    • Non, en fait… Je disais ça comme ça.

    • Bon ben viens, on monte dans ma chambre.

    • Tes parents ne sont pas là ?

    • Non. Ils ne savent même pas que je t’ai invité. Ils sont au travail. Ils sont tous les deux infirmiers. »

    Tout d’un coup, j’ai voulu qu’il parte vite, pour être seule et pleurer, pleurer, pleurer, pleurer. Elle me manque. Mais je suis entrain de raconter mon après-midi.

    On est montés dans ma chambre. Elle n’est pas immense, mais il y a assez de place pour deux.

    « Tu… On ne se connaît pas bien, hein ?

    • C’est vrai. Tu veux que je me présente ?

    • Oui, mais c’est moi qui pose les questions !

    • Euh… Je t’en pose à toi aussi, alors.

    • Ton nom complet, c’est quoi ?

    • Eloïse Amandine Dimé. Et toi ?

    • Mathis Pascal Tocozza. Euh… Tu as quel âge ?

    • 11 ans. Toi aussi ?

    • Oui. Tu as des frères et sœurs ? »

    J’ai pas pu m’empêcher. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, de mon cœur. J’étais gênée, mais je ne pouvais plus m’arrêter.

    « Pourquoi tu pleures ?

    • Pour… – hoquet – …pour rien… Rien du tout ! Tais-toi !

    • Oh, pardon, Mademoiselle-à-qui-on-ne-peut-rien-dire ! Je m’en vais, puisque c’est comme ça ! Adieu ! »

    Non… Pourquoi je lui ai parlé comme ça ? Il n’y est pour rien, quand même. Je voudrais qu’elle soit là. Si elle était là, rien de tout ça ne serait arrivé.

    Pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

     

     

    Jeudi 08/10. 08 : 28.

     

    Je m’en veux. Je suis trop nulle. J’ai gâché une des seules amitiés que j’ai eues. Je suis maladroite, bête et impulsive.

    En plus, comment il a pu rentrer chez lui, si c’est sa mère qui devait le ramener vers six heures ? Il a dû l’attendre, tout seul, dehors.

    Oh, je me sens trop coupable !

    Je suis licenciée en première heure aujourd’hui. Le prof n’est pas là. Je dois être à l’école à neuf heures vingt.

    J’irai lui demander pardon. Si j’ose…

    Je suis trop nulle.

    Nulle, nulle, nulle, complètement nulle. Eloïse, tu es nulle !

     

     

    20 : 32.

     

    Je suis allé lui parler. Horrible moment. Je me déteste.

    Je me suis approchée de lui. J’étais sûre qu’il m’avait vue. Mais il faisait semblant de ne pas me remarquer.

    « Mathis…

    • Mathis, écoute, je suis désolée.

    • Allez, s’il te plait, excuse-moi…

    • Bon… Mathis ?

    • Euh… Mathis Tocozza ?

    • Non. Je ne te connais pas. Va-t-en. »

    Je lui ai obéi. Je me suis sentie la plus misérable des misérables. J’aurais dû le rappeler, hier, avant qu’il ne parte. J’aurais dû lui dire que c’est pas de sa faute… J’aurais dû… J’aurais dû pleins de choses.

    Maman et Papa aussi, je les déteste. Ils ne sont jamais là. Pourquoi ils ont choisi d’être tous les deux infirmiers ? Je ne les vois jamais. Je me sens trop débrouillarde.

    Oups, téléphone ! J’arrive…

     

     

    20 : 57.

     

    C’était Mathis, au téléphone. Il m’a appelé. J’ai à peine dit « allo ? » qu’il a commencé à parler. Je l’ai reconnu grâce à sa voix : il ne s’est même pas présenté.

    « Allo ?

    • Eloïse, je suis désolé. Je n’aurais pas dû te crier dessus et partir, comme ça. Je m’en veux. Je… Excuse-moi.

    • Euh, je t’excuse. Mais tu te trompes, c’est moi qui suis nulle… Pardon…Je t’ai accusé alors que tu n’avais rien fait, je…

    • Non, c’est moi.

    • Hm. Comme tu veux. Je pense que tu as quelque chose à me raconter. On fait un marché ? Tu me racontes puis je te raconte, ok ?

    • D’accord. Je commence ?

    • Oui.

    • Avant, j’étais dans une autre école. Une plus grande. Une plus près de chez moi. Une plus pratique, quoi. Mais j’ai dû changer parce que… Parce qu’il y avait Solal. Et les autres. Une bande de gars racistes qui ne me supportaient pas. Ils me détestaient. Moi aussi, je les détestais. Je les déteste toujours, d’ailleurs. Ils m’ont ridiculisé, frappé, insulté, harcelé… Et… Et… Et je les déteste. C’est le jour où ils m’ont frappé, que j’ai arrêté d’aller à cette école. Le lendemain, ma mère et moi on a été voir ton école, qui est maintenant aussi la mienne. Et puis après, le jour où tu m’as demandé si j’étais nouveau… C’était mon premier jour dans cette nouvelle école. Tu connais la suite.

    • Oui. Pauvre toi. Je te plains. Je… Je dois vraiment raconter, moi aussi ?

    • C’est dans le marché. Allez, vas-y. Je ne me moquerai pas.

    • Oh, il n’y a pas de quoi se moquer.

    • Allez !

    • Ben, quand j’avais neuf ans… Je… Je suis vraiment obligée de raconter ?

    • Oui ! Allez… S’il te plait.

    • Ça ne me plait pas.

    • Bon… Pour me faire plaisir ! Allez…

    • Quand j’avais neuf ans, j’avais… une sœur. Elle s’appelait Eléonore. Un jour, pendant les grandes vacances, on est allés en montagne, avec mes parents. Tous les quatre, en famille, on a fait une randonnée. On a trouvé un torrent, et on a commencé à le longer. C’était une jolie promenade. Ma sœur et moi, on courait devant. On s’amusait à se cacher, pour que les parents, quand ils passaient, nous trouvent. On a couru très loin, pour avoir le temps de trouver une bonne cachette. Je voulais aller de l’autre côté du torrent, pour me cacher dans un sapin. Il y avait une planche qui permettait de traverser au dessus de l’eau. Eléonore m’a dit que c’était dangereux, qu’il ne fallait pas. Elle me tenait. Elle était plus grande que moi – douze ans – alors elle était plus forte. Je lui ai crié dessus et elle m’a lâchée. J’en ai profité pour courir jusqu’au « pont ». J’étais décidée à traverser. Je l’ai fait sans problème, l’eau, trois mètres plus bas, ne me faisait pas peur. Je n’avais pas la notion du danger. Eléonore, elle m’a suivie pour me protéger. Elle avait le vertige. Moi, j’étais déjà de l’autre côté, et je me moquais d’elle. Elle n’avançait pas vite. Puis, j’en ai eu marre, et j’ai fait bouger la planche de l’endroit où j’étais. J’espérais que ça la ferait avancer ma sœur plus vite. Mais ça n’a pas marché. Elle n’a pas avancé plus vite. Elle… Elle… Elle est tombée. Dans l’eau du torrent. Et elle s’est noyée…

    • Oh… Je… Je…

    • Mh. Tu es désolé, tu me présentes tes condoléances, et tout et tout.

    • Euh…

    • Mes parents sont arrivés trop tard. Je leur ai tout raconté en pleurant. Ils ne m’ont pas grondée. Ils m’ont regardé tristement, puis ils ont commencé à chercher, en aval. J’aurais voulu qu’ils me grondent, me frappent, me maudissent… Mais ils n’ont rien fait. Je suis la fille qui reste, celle qui a tué l’autre. La petite meurtrière. Voilà…

    • Je… C’est… Je veux dire… Ça doit pas être cool, pour toi…

    • Non, c’est pas « cool » comme tu dis. J’ai l’impression que mes parents m’évitent. Ils partent tôt le matin, et rentrent tard le soir. Pendant les vacances, ils m’envoient chez mes cousins où mes grands-parents. Les seuls moments où je pourrais les voir, ils font tout pour que ça n’arrive pas.

    • Mmmh. Tu crois qu’ils ne t’aiment plus ?

    • Je sais pas. Franchement, j’en doute.

    • Tu avais l’air heureuse et…

    • Heureuse ? Oui, enfin… Les moments où j’y pense plus. C’est-à-dire quasiment jamais. Je mets un masque pour aller à l’école. Je ne fais même pas exprès. C’est habituel, maintenant. Un masque de petite fille équilibrée, heureuse, un peu mystérieuse. En vrai…

    • En vrai, c’est pas ça ?

    • Non. En vrai je me sens coupable de… »

    Je me suis de nouveau mise à pleurer. Il a bredouillé un petit « au revoir » puis il a raccroché.

    Je n’aurais jamais dû tout lui raconter. Je le connais à peine, et je lui raconte tout… Tout.

    Lui aussi il m’a raconté, c’est vrai. Mais c’est pas pareil. Il a changé d’école. Moi, je ne peux pas changer de passé.

    Je suis enchainée. Au secours !

     

     

    Vendredi 09/10. 19 : 56.

     

    Il m’attendait, ce matin, à l’école. Il était à la place où je lui ai dit bonjour le premier jour. Le coin de la cour. Je l’ai rejoint et je me suis assise par terre, à côté de lui. Il n’a rien dit. Il regardait un point de la cour, fixement. J’ai suivi son regard, et j’ai enragé. Il regardait Anaïs. Grande, blonde, des yeux bleu foncé et des robes courtes à fleurs. Je ne peux pas dire qu’elle est moche. En plus, elle est gentille. Elle n’a aucun défaut, c’est ça le pire : je ne peux l’accuser de rien.

    « Elle s’appelle comment ? »

    C’est Mathis qui m’a tiré de mes pensées. J’ai répondu, l’air de rien.

    « De qui tu parle ?

    • Tu le sais très bien. Tu la regardes comme moi depuis cinq minutes.

    • Oh, elle… Gertrude. Elle s’appelle Gertrude.

    Je sais, c’est honteux, mais je n’ai pas pu m’empêcher. C’était trop tentant.

    « Éloïse… Je sais très bien qu’elle ne s’appelle pas comme ça. Tu es jalouse, on dirait…

    • Quoi ? N’importe quoi ! Je ne suis pas jalouse du tout ! Vas-y, va lui demander, je m’en fous ! Demande lui de sortir avec toi, tant que tu y es !

    • Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu es…

    • Mathis. Arrête, c’est bon. T’es dans une nouvelle école, t’es heureux, tant mieux pour toi. Vas-y, je te dis.

    • Mais non ! Je lui veux rien, à cette fille ! Je… C’est… En fait… »

    Il n’a pas essayé de finir sa phrase, la cloche de notre école – on l’appelle la vielle mamie – a sonné. J’ai eu une heure de Français, puis l’heure de Latin est arrivée. On s’est assis à côté, malgré notre petite dispute. Le prof était de très mauvaise humeur, alors on n’a pas essayé de se parler, Mathis et moi. Il m’a passé un petit papier roulé en boule. Je l’ai ouvert.

    « Pourquoi tu as réagi comme ça ? Je ne lui voulais rien du tout, à cette fille… Je connais même pas son nom ! »

    Je ne savais pas trop quoi répondre. Lui dire la vérité ? Oui, c’est ce que j’ai fait. « En fait, je crois que je t’aime bien… »

    Je lui ai glissé le message dans la main, puis je me suis plongée dans mes exercices. Je l’observais du coin de l’œil pendant qu’il a lu le papier. Il a eu l’air étonné. J’ai eu peur. Le mot a atterri juste devant mon nez, plié en quatre. Je l’ai ouvert et mon cœur a fait « youppie/ au secours ».

    « Ben moi aussi, je pense. »


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