• Quentin Zuttion ou De la représentation de l'intime

     

    Guéric : Quand as-tu commencé à dessiner ? À faire de la bande-dessinée ?

     

     

    Quentin : À vrai dire, je dessinais déjà tout petit, quand j'étais enfant. C'est quelque chose qui m'a suivi jusqu'à ce que j'entre aux Beaux-Arts à 18 ans. En effet, j'ai dû renoncer à intégrer des écoles spécialisées dans la BD assez onéreuses, pour finalement aller aux Beaux-Arts, école publique accessible sur concours. Une école qui m'a par ailleurs beaucoup apporté.

     

    Néanmoins, durant ma scolarité aux Beaux-Arts, j'ai un peu mis de côté le dessin. Mon support, à l'époque, était alors davantage la vidéo, le film, la mise en scène.

     

    Mais je n'ai pas abandonné le dessin, puisqu'à la sortie des Beaux-Arts, au moment où je devais me lancer dans une thèse de recherche sur le drapé baroque, j'ai décroché un stage qui m'a totalement fait changer de trajectoire. J'ai ainsi travaillé pour un magazine édité par les Éditions Delcourt. Cette expérience m'a fait réaliser que je préférais le travail de création à celui de recherche, et que je prenais beaucoup plus de plaisir à raconter mes propres histoires, mes propres créations ; et le dessin, la BD, était un médium de choix : il ne suffit après tout que d'un crayon et d'une feuille de papier ... 

     

     

    Quelles ont été tes motivations ? Qu'est-ce qui te motive et te pousse encore à dessiner aujourd'hui ?

     

     

    Tout d'abord, il ne faut pas s'imaginer que dessiner, c'est forcément prendre du plaisir, vivre sa passion et son loisir comme bon lui semble. Il faut être conscient que ce n'est pas le domaine dans lequel on gagne le plus d'argent … Encore une fois, ce que je voulais avant tout, c'était raconter mes histoires : j'ai commencé à faire de la BD car elle était dans l'ère du temps et présentait peu de contraintes techniques.

     

     

    En revanche, il serait réducteur de tout restreindre à cela : un dessinateur n'est pas qu'un exécutant, dans lequel cas il ne dessinerait jamais « pour lui », ne ferait que des illustrations sur commande. Je pense que je puise ma motivation dans l'exutoire que représente le dessin, la création imagée. De même, quand l'actualité m'atteint et me parle personnellement, je me sens presque obligé d'en faire quelque chose, d'extérioriser mon sentiment.

     

     

    Dans quelles conditions as-tu créé Chromatopsie ? Comment procèdes-tu de manière générale ?

     

     

    D'un point de vue technique, je ne sais pas si je procède comme les autres auteurs de BD et les autres dessinateurs. J'utilise surtout les codes et les méthodes que j'ai acquis lors de ma formation aux Beaux-Arts, à savoir ceux du film, du théâtre, et donc de la mise en scène. Sinon, je travaille principalement chez moi, au calme, souvent la nuit, à mon bureau ou même sur mon lit. Je ne travaille quasiment jamais en extérieur, en partie parce que les contraintes techniques ne me le permettent pas : à présent, je travaille beaucoup à l'aide de l'outil informatique.

     

     

    En revanche, je ne suis malheureusement pas du tout organisé : j'ai du mal à me fixer des bases, des horaires précis, mis à part quand je travaille avec ou en présence d'autres personnes. Cela m'a valu parfois de sacrés coups de pression de la part de l'éditrice (rires). Néanmoins, cette tendance est compensée par le fait que je suis capable de dessiner très rapidement, voire dans l'urgence. Ainsi, une histoire de Chromatopsie pouvait ne me prendre qu'une seule journée, quand je m'y mettais à fond.

     

     

    Qu'est que représente l'achèvement d'une bande-dessinée, d'une création en termes de travail, d'efforts, de sacrifices ?

     

    Comme tout travail, il y a des fois où l'on n'a pas envie, où cela paraît être une contrainte. On se met à y penser tout le temps, ce qui a à la fois des bons et des mauvais côtés : cela fait mûrir le projet mais ça apporte également beaucoup de stress. L'avantage cependant, en ce qui me concerne, c'est que ce « travail » ne me pèse pas non plus : j'adore dessiner et j'ai de la chance d'avoir des facilités là-dedans – autant en profiter ! Pour ce qui est vraiment de mener une BD à son terme et à sa publication, comme pour tout livre d'ailleurs, cela demande de la détermination : trois éditeurs ont refusé le projet Chromatopsie, avant que je ne tombe sur celle qui décida de l'éditer et de le suivre.

     

     

    Quand tu dessines, c'est davantage spontané ou tu as déjà un projet réfléchi, prémédité ?

     

     

    Clairement, je fonctionne beaucoup à l'inspiration. Quand quelque chose me touche, quand je traverse une situation qui m'atteint fortement, je m'empresse de lui donner force : c'est un besoin en même temps qu'un exutoire parfois. Je n'arrive pas à visualiser un plan de route structuré dès le départ ; c'est ce qui rend encore plus difficile, pour moi, de mener un long projet à son terme et de respecter les délais …

     

     

    Dans quelle mesure t'inspires-tu de ce que tu as vécu et des personnes que tu as rencontrées ?

     

     

    Je m'inspire essentiellement de ce que je ressens, de ce que je vis personnellement, des choses qui m'atteignent dans ma chair. En d'autres termes, je place mes questions personnelles et mes fantasmes dans un contexte imaginé (quoique plutôt réaliste), un espace libre. Cela implique parfois d'autres personnes, mais le point de départ, c'est très souvent moi-même (il y a quelques exceptions, comme Orange pressée qui s'inspire d'un rêve que m'avait raconté une amie). La preuve en est que le personnage d'une histoire peut, au fil du temps, changer du tout au tout : à titre d'exemple, le personnage de Viande rouge était d'abord un garçon, puis est devenu une fille quand j'ai décidé de jouer sur l'imaginaire collectif propre à la femme, à la féminité (les bonnes manières, l'innocence, la pureté, etc.).

     

     

    Quel est le message de Chromatopsie ?

     

     

    Question difficile … À la fois il y en a un et il n'y en a pas. C'est-à-dire que je refuse d'être un illustrateur pédago, de vouloir apprendre absolument quelque chose au lecteur ou à la lectrice, de proposer une œuvre à proprement parler pédagogique. Le risque serait de tomber dans l'informatif, le dessin de presse, voire dans le parti pris politique, dans l'opinion clairement affichée. Or, je désire avant tout créer, faire voir le jour à une BD, demeurer dans l'artistique autant que possible.

     

     

    C'est trop simple également d'affirmer que le « message » est tout à fait positif, qu'il pousse à s'accepter comme on est : plusieurs de mes personnages ne s'acceptent pas. Difficile également de dire que s'il y a un message, il est global et vaut pour l'ensemble de la BD. Je crois à la relativité des interprétations que font les lecteurs : certaines paraissent plus évidentes, comme dans Plante verte (jusqu'à quel point peut-on subir, encaisser l'humiliation) ou Marée noire (se poser la question de sa propre instabilité, sortir du manichéisme bourreau/victime). Mais d'autres histoires ont plusieurs niveaux de compréhension, comme les Papillons bleus.

     

     

    Mais finalement, si une aspiration globale devait être mise en avant, ce serait celle-ci : (ré)écouter son corps, ce qu'il y de naturel et d'instinctif en nous. Arrêter de lutter sans cesse et se lâcher permettent parfois d'en découvrir beaucoup plus sur nous-mêmes que si l'on y réfléchit pendant des heures.

     

     

    Quelle a été la réception de Chromatopsie ?

     

     

    L'accueil de Chromatopsie a été très positif dans l'ensemble, et tout en émotion. Une partie de mes lecteurs ont été surpris par la rage et la colère que j'avais pu mettre dans la BD ; ils s'attendaient à quelque chose de plus doux de ma part, probablement. Mais cela ne les a pas rebuté, certains m'ont même parlé d' « horreur jouissive » devant certaines histoires, en particulier Viande rouge.

     

     

    Publier Chromatopsie m'a permis de prendre conscience de la réalité de mon lectorat, qui s'étend de 15 ans à 45 ans, alors que je ne pensais toucher qu'un public assez restreint. La majorité des lecteurs se situent malgré tout dans ma tranche d'âge, c'est-à-dire entre 20 et 30 ans.

     

     

    S'inscrit-elle dans un projet global (après Sous le lit, avant Appelez-moi Nathan), ou chaque œuvre est à considérer à part, pour elle-même ?

     

     

    Non, il n'y a pas de projet global, chaque BD vaut pour elle-même. Dans Sous le lit, l'histoire était ultra autobiographique. Dans Chromatopsie, le format des 11 histoires et la diversité des personnages ont été des vecteurs pour mes questionnements, mes fantasmes – on pourrait presque parler d'autofiction. En revanche, Appelez-moi Nathan avait un scénario déjà prêt puisque c'était une commande, et cette dernière BD constitue davantage un témoignage.

     

     

    Pourquoi le corps est-il au centre de Chromatopsie et de tes illustrations en général ? Est-il plus important que l'âme ? Et pourquoi cet usage parcimonieux des mots ?

     

     

    En soi, je ne veux pas imposer de hiérarchie. Mais à mon sens, le corps (et plus encore le corps métamorphosé), qui constitue le lien inconscient entre tous mes travaux, frappe plus fort, touche davantage. C'est visuel, c'est instinctif, c'est sensoriel, on n'y échappe pas et on ne s'y trompe pas. Il y a moins ce caractère direct avec les mots dans la littérature habituelle, qui fait imaginer, donne à se représenter, et implique un processus cognitif qui éloigne la spontanéité.

     

    Chromatopsie, c'est la somatisation, l'expression des émotions et des souffrances intimes à travers le corps.

     

     

    Cette tendance au visuel, ce besoin viscéral de visibilité tiennent aussi à mon histoire à moi, faite de non-dits, de stigmates de vie, de souvenirs ancrés … C'est intenable de garder tout ça, et ce n'était pas totalement satisfaisant de les faire sortir par des mots. L'image englobe, elle aliène par la représentation, et quand elle le fait pour des choses douloureuses, ça fait beaucoup de bien.

     

    D'où le choix enfin de la forme de la bande-dessinée : il me paraissait plus « parlant » et plus aisé de représenter la métamorphose plutôt que de la décrire.

     

     

    Pourquoi l'usage des couleurs, fil rouge de Chromatopsie ? 

     

     

    Pour être tout à fait honnête, l'idée est purement anecdotique au départ. Je créais des histoires, et il se trouve que les premières jouaient sur le principe de la couleur, la symbolique ou tout simplement le nom d'une couleur. C'est ensuite, et petit à petit, qu'un réel lien autour de la couleur s'est créé entre mes histoires, pour finalement être au centre de ma BD.

     

     

    Chromatopsie et ton œuvre en général fait état d'une grande diversité de destins et de corps, mais l'un demeure absent : le corps handicapé. Pourquoi ?

     

     

    C'est vrai, maintenant que tu le dis. Après, je voulais simplement raconter mes histoires, je ne me donnais pas des ambitions d'exhaustivité concernant les morphologies et les corps. L'oubli du corps handicapé s'est probablement fait de manière inconsciente, à mon insu : étant valide, je suis inconsciemment validiste. Mais je n'ai pas voulu sciemment « exclure » les corps en situation de handicap !

     

     

    Une phrase a beaucoup résonné en moi lors de ma lecture : « On est tous le monstre de quelqu'un. » Penses-tu vraiment cette phrase ? Est-ce un constat sans issue possible ? Comment supporter de se savoir monstre ?

     

     

    Pour moi, c'est une vérité. Dans Marée noire, il est question de rupture. Notre réflexe instinctif quand on se fait quitter, c'est de se poser en victime, et de montrer l'autre. Je suis le gentil, il est le méchant. Un instinct de protection, sans doute. Mais ça n'explique rien, même si ça peut réconforter et être confortable. Le monstre n'est peut-être pas tellement dans celui qualifié comme tel, et la « victime » peut également être monstrueuse.

     

     

    Rompre, c'est faire le deuil de quelqu'un qui existe, qui vit encore et qui vivra sans doute mieux sans nous. Cela pousserait n'importe qui dans d'atroces extrémités. Marée noire incarne cette ambivalence : il y a peut-être moins de monstre dans celui qui rompt et donc ne peut pas être la victime. Devenir monstre, c'est aussi guérir de l'autre, mais faire souffrir un autre… Tout le monde ne devient pas le plus monstrueux des monstres, mais il y a possiblement un monstre dans chacun de nous.

     

     

    Quelle(s) couleur(s) es-tu ?

     

     

    Comme je le disais précédemment, j'ai mis dans mes histoires beaucoup de mes propres émotions, des questions que je me pose et de ce que j'ai personnellement vécu, parfois enduré. Ainsi, je suis un peu présent dans chaque histoire, chaque couleur. Les plus autobiographiques restent cependant Marée noire et Blanc solitude, d'où ma ressemblance avec le personnage d'ailleurs.

     

     

    Pourquoi les personnages principaux n'ont-ils presque jamais de prénom ?

     

     

    Oubli involontaire … Mais finalement, n'est-ce pas ce qui leur confère une dimension un peu plus universelle, bien que très intime ? D'ailleurs, je crois que ce qu'il y a de plus universel, c'est l'intime, justement.

     

     

    Comment as-tu décidé de l'ordre des onze histoires ?

     

     

    (Rires) Ça, ce sont les choix de mon éditrice, qui a notamment voulu commencer Chromatopsie de manière percutante avec Viande rouge (ce que j'estime très réussi). Ma seule exigence était de terminer par Tout contre nos peaux, afin de terminer sur une note un peu plus heureuse, sur une forme d'éveil, car c'est bien ce qui arrive à tous mes personnages : d'une manière ou d'une autre, par le biais du corps, ils s'éveillent

     

     

    Pour les futur.e.s lecteurs et lectrices : comment lire/regarder Chromatopsie ? Est-ce un livre qui se consomme, qui se consulte, qui se consume ?

     

     

    La dimension visuelle propre à la BD fait que Chromatopsie se dévore rapidement, j'en suis conscient. Et c'est ce que je veux, au premier abord : que l'on cède totalement à l'instinct du lecteur, à l'avidité, à la curiosité, qu'on consomme et qu'on dévore. Ensuite, oui, je pense que Chromatopsie peut se « consulter », pas en tant que recueil de conseils, mais comme un miroir de ce qu'on vit à un moment donné. Cela peut faire du bien voire offrir quelques clés de compréhension de se replonger dans une histoire proche de notre expérience actuelle, ne serait-ce que pour ne pas se sentir seul. Toutefois, je ne pense pas que Chromatopsie se consume définitivement après avoir été dévorée. Encore une fois, l'intime est quelque chose qui ne nous quittera jamais, chacun en a sa part et en perçoit l'écho.

     


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